Le jour où Sneijder fit voler Eto’o

Wesley Sneijder

La Ligue des Champions se joue sur des détails. Une bonne part de chance, aussi. Et encore plus de talent. En 2010, Chelsea est tête de série à l’heure d’affronter l’Inter en huitième de finale. Guidée par un Carlo Ancelotti euphorique, le club londonien explose la Premier League et s’apprête à conquérir l’Europe pour de bon. On joue la 78è minute à Stamford Bridge quand…

A l’aller, Drogba avait touché la barre, Kalou avait beaucoup provoqué, et Chelsea s’était procuré plus d’occasions. Mais l’Inter avait fini par gagner 2-1 sur la ténacité de Cambiasso et la ludicité de Milito. Malgré la défaite, les Blues restaient favoris. L’Inter avait l’habitude de sortir tôt de la compétition. Tout là-haut en Angleterre, membre de cette Premier League aux allures de club privé, Chelsea devait forcément passer. Mais à la 78è minute, le score est encore de 0-0. Lucio et Samuel enlacent Drogba, Maicon contient Malouda, et surtout, Chelsea ne domine pas le ballon. En face, le milieu Motta-Cambiasso-Sneijder-Pandev fait tourner, conserve, relance. A droite, à gauche. Une conservation de balle intelligente, sage, disons, mais qui agace Sneijder.

Pour un joueur qui voit des opportunités de passe décisive partout, cela ne doit pas être évident de jouer pour un coach qui prône l’idéologie de la possession de balle. Cesc a dû en baver pour se retenir de « prendre le risque d’être décisif ». Venir à parler de risque pour une opportunité de passe décisive, voilà où nous en sommes dans un monde où Guardiola transforme le Bayern en Barça. Sneijder, lui, ne se retiendra jamais. Ni avec l’Inter quand il mène au score, ni avec la sélection hollandaise en finale de Coupe du monde, ni a priori avec Galatasaray ce soir contre Chelsea.

On joue la 78è minute à Stamford Bridge. Et Wesley Sneijder a déjà produit trois passes potentiellement décisives à ses coéquipiers. A la 57è minute, pris au piège par deux Blues, il invente une talonnade dans la course de Pandev qui file seul au but. A la 65è, il sert Milito d’un lob astucieux alors que la défense londonienne remonte le terrain. A la 70è, il dépose un coup franc sur la tête de Thiago Motta. Contré, à côté puis au-dessus. Alors que la tension monte, que l’enjeu entre en jeu au point de dominer les débats, le milieu créateur crée. Mais ses partenaires ne suivent pas.

On joue la 78è minute à Stamford Bridge. Et l’Inter vient de récupérer le ballon dans les pieds de Lampard. Diego Milito, toujours lui cette saison-là, aussi élégant devant le but que travailleur dans l’ombre, récupère, joue des coudes et regarde immédiatement derrière lui, tel un bon soldat. Un joueur si droit, qui a même connu la Serie B avec le Genoa, ne va pas se mettre à désobéir alors qu’il joue la C1 pour la première fois de sa vie. Le ballon en retrait arrive dans les pieds brûlants de Sneijder. Lui joue la C1 depuis le berceau. Forcément, Milito n’avait pas vu. Il avait pris son temps, lui. Mais Sneijder, si. Vu quoi ? Ce que les images de la télévision ne nous permettent pas encore de voir : un Samuel Eto’o dans les starting-blocks prêt à exploser à tout moment dans le dos d’Ivanovic.

Samuel Eto'o

On joue la 78è minute à Stamford Bridge. Et lorsque Sneijder reçoit le ballon, personne n’a encore rien vu. Qui sait, Sneijder a-t-il vraiment vu l’appel d’Eto’o ? Sans lever la tête une seule fois dans l’action, Wes’ n’a peut-être que « senti » l’appel de son coéquipier. Entre champions, on se comprend les yeux fermés, paraît-il. D’autant plus entre 10 et 9. Alors, levant à peine la tête, Wesley contrôle du gauche en enroulant ce ballon et, avec le même pied, tout en faisant un pivot, courbe le ballon dans la profondeur en direction d’Eto’o, qui n’attendait que ça. Alors, Sneijder avait-il tout vu ? Son intelligence footballistique, faite d’années d’expérience, d’années d’entraînement auprès des meilleurs mondiaux, à l’Ajax, au Real, à l’Inter, lui a-t-elle permis, seule, de savoir qu’Eto’o était là ? Qui sait ? Le ballon est parfait. Une sorte de louche tendue en profondeur. Assez haute pour survoler la défense, et trop rapide pour lui permettre de revenir. Peut-être la plus belle passe décisive, dans tous les sens du terme, de l’histoire récente de la Ligue des Champions. Un détail, donc. De la chance, certainement. Et du talent.

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Markus

4 réflexions sur “ Le jour où Sneijder fit voler Eto’o ”

  1. Superbe article . Il manque juste le chapitre II sur l’envol de Eto’o. Le contrôle et la finition entre le coup du pied et l’extérieur dans le petit filet est délicieuse.

  2. Il ne manque rien, je crois, pour Markus. Cet article porte sur la création, non la finition. Car si Eto’o a réussi ce qu’il avait conçu, c’est-à-dire la contrôler ainsi, et la projeter d’une sorte de semi-exter-pointard, Sneijder a réalisé que Samuel Eto’o pouvait faire celà tout en ayant eu le temps de s’abstraire de sa situation pour faire jaillir cette action de la situation passée.

    En un sens, Markus ne vole pas le mérite d’Eto’o dans cette action, mais il n’en parle pas, il préfère faire rayonner celui de Wesley Sneijder, qui est non pas seulement louable, mais incompréhensible. Nous avons du mal à expliquer qu’il ait réussi, qu’il ait compris avant de faire. L’a-t-il compris lui-même ? Je pense que les conditions de réussite sont indicernables. Un but sublime et fascinant, bien plus beau que n’importe quel enroulé en lucarne commun, vu en plus le contexte. Article louable

    Ceci dit, je ne comprends pas l’attaque à Guardiola, et l’offense faite au football « sécuritaire » du toque. Si le Barça est si ballonvore, c’est pour lui permettre de prendre des risques plus souvent, ce qui rend la chose moins appréciable, quand Mourinho décide que la sécurité passe par une tortuification de son XI, qui a vocation à exploser. Je ne comprends pas ! Le football de Guardiola est un football volant, ne pas l’apprécier comme tel est, je crois, ne pas apprécier les qualités qu’il recquiert

    Je suis curieux que tu répondes Markus

    1. Bonjour Alli, je m’excuse de cette réponse tardive. Il n’y a pas vraiment d’attaque à Guardiola, dont j’admire les idées. Tu peux d’ailleurs relire le portrait que l’on avait fait de lui en septembre 2011 : http://fautetactique.com/2011/09/08/pep-guardiola-chef-dorchestre/

      Si l’on parle de football sécuritaire, c’est parce que le toque a ses nuances, et il y a une différence entre le toque vertical de l’Espagne de 2008 et le toque avec un double pivot du Bayern de cette Ligue des Champions. Celui-ci ne prend pas de risque, crée peu et joue la sécurité. Après, tu peux aussi le voir comme une version non-réussie du football de Guardiola, qui a vocation à s’améliorer, évidemment.

      Bonne lecture !
      Markus

  3. Cette saison là, tous les joueurs de l’inter jouent à leur meilleur niveau, Sneijder était la pièce maitresse, le 10. Cette passe est à l’image de son role, une vision hors paire, une volonté de toujours rechercher la passé décisive, certes il y a la finition mais c’est des passes comme ça qui font gagner des matchs aussi, Sneijder ballon d’or 2010 hehe.

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