Luis Suarez, l’éloge de la ruse

Suarez pense fort à vous

Le football pensait avoir tout vu. « Il lui a mordu le bras, ce salaud ! », s’écrie tout le Royaume dimanche après midi ! Luis Suarez vient de croquer de la chair pour la deuxième fois de sa carrière, et la planète du football le regarde, scandalisée, ou alors complètement incrédule. Comment est-ce possible ? Quelques instants après le coup de dents, Suarez se tient les hanches dans la surface, tout sourire, tranquille. Il est déjà concentré sur la prochaine action, et finira d’ailleurs par marquer le but de l’égalisation. Est-il fou ? Est-il violent ? Mordre un adversaire, est-ce un geste vraiment violent, d’ailleurs ? Comme un enfant refusant de quitter la cour de récré, Suarez est tout simplement incapable de prendre le moindre recul sur ce qu’il fait sur un terrain. Et il va si loin que l’on se demande encore comment caractériser son geste. En attendant, autant se concentrer sur le joueur. Une merveille de terreur.

Ruse (n.f.) : “Procédé habile, mais déloyal, dont quelqu’un se sert pour obtenir ou réaliser ce qu’il désire”

Le point de départ de cette histoire ne pouvait être que lui, Maradona, El Pibe de Oro : « Depuis notre plus tendre enfance, on apprend à jouer en utilisant la ruse. Pas le vice. Ceux qui utilisent le vice font du tort à l’Argentine. La ruse, c’est autre chose… La ruse, c’est laisser traîner sa main. La ruse, c’est ce qui fait tout le jeu ». La limite entre la ruse et le vice est floue, difficile à interpréter, subjective. Et si Diego était un professionnel du métier et savait parfaitement jongler avec ces deux idées, aujourd’hui Luis Suarez nous donne l’occasion de creuser encore plus le thème de la ruse, par sa constance et la passion avec laquelle il la met en pratique.

Le meilleur attaquant de Premier League

Luis Suarez débarque à Liverpool le dernier jour du mercato hivernal 2011. Mais 50 buts, 23 passes décisives et une bonne centaine de petits ponts plus tard, il est toujours loin de faire l’unanimité chez la Perfide Albion. Les pundits anglais continuent à encenser Robin Van Persie, sérieux, méthodique et deadly. Il semble que personne ne veut se rendre compte que le meilleur joueur de Premier League est uruguayen. Quand le meilleur joueur de la Copa América 2011 a porté Liverpool à bout de bras toute la saison, le Flying Dutchman n’est que la pointe de diamant d’une équipe déjà impressionnante (d’ailleurs, joli triplé, Robin). Mais Luis Suarez est déplacé, utilise sa main pour marquer, cherche des pénaltys inexistants, provoque ses adversaires, les mord… Et un peuple aussi fier et élitiste que le peuple anglais n’acceptera jamais qu’un individu qui ne se conforme pas à ses règles de conduite puisse être glorifié.

Des slaloms dans la surface, des coups de physique, des coups-francs (City), des contrôles de l’épaule (Newcastle), des crochets mortels et de grands sourires. El Pistolero, c’est aussi cette célébration fantastique en plein derby après avoir essuyé des accusations de simulateur de la part de David Moyes (vidéo). Suarez peut rater une occasion immanquable, se faire chambrer par les fans de Norwich, récupérer le ballon dans la foulée, humilier le défenseur d’un petit pont et crucifier le gardien d’un extérieur dans le petit filet, avant d’aller savourer le moment devant ces mêmes supporters. Une overdose de football en un seul homme.

Luis Suarez sait voler

Génial, rusé, fou

L’exotisme de Luis Suarez amène une grande bouffée d’air à un championnat qui manque cruellement de caractère depuis le déclin de ses héros (Gerrard, Lampard, Scholes) et même le départ de Balotelli. Soyons clair : à aucun moment nous ne voulons glorifier Suarez pour ses coups de dents et de « mots ». Ceci est le vice, le mal, le côté obscur d’un personnage qui demeure fascinant. La ruse est un concept différent : ce n’est pas tricher. C’est « interpréter le règlement avec flexibilité » (les mots de Claudio Gentile), c’est pousser le plus loin possible sans franchir la limite de l’inacceptable, c’est suivre son instinct d’homme plutôt que se faire écraser par la pression de la plèbe.  C’est, comme le dit Maradona, laisser traîner la main. Les anglais, victimes légendaires  d’une main « qui traîne », ne comprendront jamais cette subtilité. A leurs yeux, Suarez ne sera qu’un tricheur déloyal. Mais la ruse est un concept autrement plus compliqué.

D’une part, elle est associée au génie : comme le génie, la ruse est une marchandise de plus en plus rare qui nécessite un esprit exceptionnel pour être conçue, et un grand courage pour être mise en pratique. Ce n’est pas un hasard si le plus grand coup de ruse de l’Histoire est suivi par le but du siècle, un lointain 22 juin 1986. D’autre part, la ruse est synonyme d’insouciance. Le style de jeu de Suarez possède cette double dimension. Sur les terrains de toute l’Angleterre, l’uruguayen combine génie et insouciance. Il joue comme un gamin qui vient avec ses potes défier les garçons du quartier voisin. A cet instant,  la vie d’un gosse se résume à gagner ce match, peu importe le reste. C’est à ce moment-là que la créativité prend le dessus. Comme l’année dernière, contre Norwich, quand Luis invente ce lob du milieu de terrain.

« J’ai commencé à jouer au football quand j’étais très jeune et à l’âge de quatre ans, je courrais plus vite avec que sans la balle »

Cette ruse a une origine bien précise. On ne devient pas Luis Suarez par hasard. Cet instinct pour la lutte, ce génie, cette imagination, cela s’acquiert. Très tôt, dans la rue, à la maison, au quotidien. Pour comprendre le personnage, il faut partir de là : dans les rues de Montevideo, le petit Luis est « celui du milieu » dans une fratrie de sept garçons. Forcément, il apprend vite à se faire une place. Par nécessité, et grâce au ballon. « J’ai commencé à jouer au football quand j’étais très jeune et à l’âge de quatre ans, je courrais plus vite avec que sans la balle ». Une conduite de balle au parcours bousculé. A 13 ans, il se voit obligé de refuser de jouer avec les jeunes nationaux de l’Uruguay « car ma mère n’avait pas assez de sous pour m’acheter des crampons ». A 14 ans, arrivé au Nacional, il est averti par son coach pour une soirée arrosée la veille d’un match.

Turbulent, et pas vraiment prédestiné à devenir la star qu’il est devenu : « je n’étais pas le meilleur joueur à la maison. Deux de mes frères sont aussi professionnels, et mon père était footballeur ». C’est certainement l’origine de ce génie de la ruse. De l’autre façon de faire. Le jeu de Suarez est décalé, différent, autre. Car l’uruguayen ne pense pas comme un footballeur professionnel. Marco Van Basten était son entraîneur en  2008-09 : « Luis est imprévisible, il se laisse difficilement influencer mais c’est aussi ce qui le rend attachant, voire spécial ». Surtout, cette jeunesse lui a forgé un mental indestructible. « Tant qu’on est méchant, c’est qu’on n’est pas devenu un animal domestique« , écrit Emmanuel Carrère dans Limonov.

Derrière les barreaux

Plus fort, plus technique, plus malin et prêt à aller plus loin que toi

Luis Suarez, ses dents en avant, ses bras durcis par la rue, ce coup de rein exceptionnel, et enfin, le mental de celui à qui l’on n’a pas appris à douter. Premier match en Premier League, il lui suffit d’un quart d’heure pour se présenter en allant dribbler le gardien de Stoke. Dribbler le gardien, un geste si inhabituel dans le pays où les Ronaldo, Figo, Romario, Zidane ou Ronaldinho ne sont jamais allés. Avant de disputer son premier derby contre Manchester, face à l’autre colosse du Royaume, El Pistolero sourie, encore. Pour lui, qui a joué des Nacional-Peñarol, cette rivalité ressemble certainement à une vaste blague. Sur le terrain, aucune pression n’apparaît dans le jeu du flingueur, qui descend toute la défense de Ferguson. Petit pont sur Rafael, crochet devant Carrick, petit pont sur Van der Sar. Victoire 3-1 à Anfield. « Ce n’était pas chanceux, c’était plutôt instinctif », dira-t-il plus tard. Imaginez le calvaire pour les défenseurs de Premier League. Non seulement Luis Suarez est meilleur que toi techniquement, mais en plus il te met des coups. Ta dignité en prend un coup, ton intégrité aussi, ton corps, ton moral… Il faut bien souligner l’ampleur du phénomène : on parle d’un attaquant latin qui sème la terreur auprès des défenseurs anglo-saxons. Sa prochaine suspension devrait les soulager.

Suarez déménage Rooney

Suarez l’idole, le capitaine et l’amoureux

Malgré cette brutalité, l’homme a du goût pour les maillots qui ont du sens : Nacional, Ajax Amsterdam, Liverpool. Et Groningen. Pourquoi Groningen, d’ailleurs ? Par amour, tout simplement. A l’époque de son arrivée en Europe, Suarez s’était confié ouvertement : « ma copine était partie un an plus tôt  travailler à Barcelone, et la seule chose à laquelle je pensais était d’être à nouveau à ses côtés ». Groningen était bien sûr venu observer un autre joueur. Suarez s’était distingué. Et deux fax plus tard, Luis s’envolait pour l’Europe pour rejoindre sa dulcinée plus que pour jouer au football.

Dans chaque vestiaire, il faut noter que Suarez s’impose comme un leader. Et même un capitaine. Aux Pays-Bas, les journalistes ont beau l’appeler le « Cannibale », il devient rapidement l’idole absolue des supporters de l’Ajax. « Jol m’avait dit que j’avais les qualités pour devenir capitaine. Pourtant, je ne parlais pas un mot de néerlandais. Mais il disait que je pouvais transmettre ma mentalité et mon attitude à l’équipe (…) J’en veux toujours plus. Si on gagne 4-0, je veux gagner par huit buts d’écart. Je n’aime pas perdre. Je n’accepte jamais la défaite ». A Liverpool, il s’empare innocemment du 7 de Dalglish et Keegan, et devient vite troisième capitaine derrière Gerrard et Carragher.

En Uruguay, Suarez est bien plus que tout cela. Dans deux buts, le joueur deviendra le meilleur buteur de l’histoire de sa sélection, déjà. Pour un pays qui vit si intensément le football, un geste en particulier est devenu un symbole d’espoir. Un geste qui représente aussi toute une philosophie de jeu, l’alliance exceptionnelle entre le génie des plus grands et l’insouciance des enfants. Uruguay-Ghana, quart de finale du mondial 2010. Coup-franc pour les Blancs. C’est la dernière seconde, le dernier espoir. C’est aussi l’Uruguay contre le reste du monde, les bien-pensants, les « pro-gentils ». Ce soir-là, les Dieux du football choisissent les méchants. Le méchant. Le rusé. Le fou. Le grand. Luis Suarez.

Ruggero et Markus

Notre page Facebook

Vous pouvez suivre Faute Tactique sur Twitter (@FT__com)

12 réflexions sur “ Luis Suarez, l’éloge de la ruse ”

  1. Sympa.
    J’ai toujours pensé que les gestes idiots ou méchants (morsures, coups de têtes etc.) étaient signe d’une certaine pureté, d’un investissement total dans l’instant et le jeu, sans recul ni calcul.

  2. Il y a un différence entre ruser dans le sens tricher (vous citez Maradona) et ruser dans le sens porter atteinte à l’intégrité physique (morsure) ou morale (cris racistes) à un autre joueur.

    On ne cherche pas un football aseptisé: il faut des joueurs rugueux, roublards, menteurs et un peu tricheurs, mais un geste violent -hors du jeu qui plus est, regardez la vidéo: ils ne sont pas à a lutte pour le ballon- ne peut pas être justifié.

  3. « Mordre un adversaire, est-ce un geste vraiment violent, d’ailleurs ? » Euh oui.

    Impossible de glorifier Suarez comme ca les gars. Le joueur est plutot bon certes. Il a mis 30 buts cette saison dans une equipe moyenne, il mets des coups, il a la hargne, etc.

    Mais bon le mec est une crapule bordel! C’est une chose de laisser une main trainer (et d’ailleurs diego ne la laisse pas trainer contre l’angleterre, il la pousse vers le ballon – une autre histoire mais bon…), c’est une autre de mordre un adversaire – a plusieurs reprises en plus!

    Et aussi aucune mention du petit episode avec Pat Evra. Le mec traite son adversaire de « negrito » une vingtaine de fois sur un corner et a le culot de dire en sa défense que c’est un terme affectif en Am sud! Et apres il refuse de lui serrer la main quand Pat, lui, lui la tendais!

    Ne dites pas qu’on s’en fout, y’a que le terrain qui compte. C’est faux. Il est en train de salir l’image d’un grand club en ce moment.

    1. S’il y a une chose dont on se fout, c’est « l’image ». Justement, contrairement au responsable marketing de LFC ou de la FA, notre but n’est pas de vendre une comédie aux télés asiatiques, donc rien à foutre de l’image qu’on renvoie : « on » est là pour gagner un p*** de match, c’est ça la foot. Pelé, le plus grand, passait lui même ses matchs à mettre des semelles dans le dos des arbitres.

  4. C’est trop mignon comme article: la maman, les crampons. La rue, la ruse. L’Europe, la copine. Un brin romantique. OK même si l’article apporte une autre perspective, crée un certain décalage, je ne suis pas vraiment persuadé par l’opposition initiale ruse/vice. Une sorte de ruse rhétorique pour quand même paraître du bon côté (= je ne suis pas du côté du vice quand même)?

  5. Ce joueur est parfois très con* mais je l’adore. C’est un monstre ! J’attends de le voir dans une équipe au top autre que Liverpool; il va faire très mal. Et puis cette main en coupe du monde avec l’Uruguay…ça restera inoubliable

  6. Enfin Ivanovic ne risquait pas grand chose… si on compare ca a l’attentat de mirallas dont il a ete victime, y’a quand meme un monde d’ecart, ok c’est naze de mordre son adversaire, Roy Keane a quand meme brisé la carriere d’un joueur par vengeance, ca reste une icone du foot! suarez n’a jamais essayé de blesser! personne n’est jamais sorti sur civiere! reveillez vous les gars! ah les puritains et les bien pensants, ils ont deja oublié Cantona….

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.