Neymar doit rester au Brésil, pour l’Histoire

Toute l’Europe l’attend. Le glorifie. Et le remet en question. Neymar da Silva Santos Júnior, lui, du haut de ses 20 ans et de sa centaine de buts marqués, nous ignore. Après son expulsion dimanche dernier, son entraîneur Muricy Ramalho lui a même conseillé de quitter le pays. Mais le prodige semble n’avoir d’yeux que pour le Brésil. A l’aube d’un Mondial 2014 présenté comme une orgie de football, nous espérons de tout cœur qu’il prendra une nouvelle fois la décision de rester, cet hiver et cet été. Pour le championnat brésilien. Pour soigner l’Europe. Pour la Seleçao. Et enfin pour l’Histoire, avec un grand H.

« Tout le monde a son opinion sur le sujet. Mais je suis heureux à Santos et je veux rester ici un peu plus longtemps. Pendant les trois dernières années, il a été question de me faire partir. On veut m’envoyer ailleurs, mais je suis bien ici. Quand il sera temps de partir, je partirai. Mais ce temps n’est pas encore venu, j’ai dit que je resterai à Santos jusqu’en 2014 » – Neymar en 2011

Après tout, pourquoi venir en Europe ?

Pour l’argent ? Les temps changent, et l’Europe n’est plus un eldorado. Si Neymar, Ganso, Lucas, Oscar sont tous restés quelques années supplémentaires avant de plier bagage, c’est avant tout parce que Santos, Sao Paulo ou encore l’Internacional de Porto Alegre ont trouvé les moyens de les conserver. A Santos, Neymar touche 6.5M€ annuels. « Nous voulons transformer Neymar en idole et en mythe à Santos et non pas comme une matière première pour les équipes du Vieux continent », affirmait la direction du club en 2011. Pour situer l’ampleur du chiffre, s’il jouait en Italie, Neymar serait tout simplement le joueur le mieux payé du championnat. Et vu que Madrid et Barcelone semblent hésiter à lui proposer un contrat à huit chiffres, le gamin préfère naturellement rester à la maison.

Pour faire comme Robinho, Pato et Adriano ? Neymar a vu Pato s’adapter à la Serie A et échouer. Il a vu Robinho vendre son talent aux quatre coins de l’Europe sans jamais convaincre. Et il a vu Adriano se faire manger (si, si) progressivement par la Saudade. Depuis toujours, l’homme fuit la maladie. C’était le cas de nos ancêtres inventeurs du feu, c’est de nos jours le cas de Neymar. Cette maladie, la saudade, « terme portugais et galicien qui désigne une mélancolie empreinte de nostalgie », ne se soigne pas. En décidant de rester au Brésil, Neymar fait le choix de ne pas subir sa carrière de footballeur. Une forme de maturité.

Pour progresser ? Nombreux sont ceux qui estiment que Neymar fait une erreur, pour la bonne et simple raison qu’il progresserait plus s’il venait jouer en Europe sous les ordres de Mourinho, aux côtés de Messi ou face à la rigueur de la Premier League. Le football est un art. Doit-on vraiment l’exercer parmi les meilleurs pour mieux l’exprimer ? Pelé a fait carrière au Brésil et aux Etats-Unis, et cela ne l’a pas empêché de détruire toutes les armadas européennes durant trois Coupes du monde. Aurait-il du venir en Europe pour « prouver » qu’il était le meilleur ? Sérieusement ? Historiquement, le Mondial a été créé pour cela, pour confronter les différents footballs nationaux, et il n’a jamais été dit qu’un seul continent devrait dominer le football de clubs à jamais. Et puis, se posait-on vraiment la question de savoir qui allait entraîner Maradona ? Bien entendu, Neymar est loin d’être El Pibe de oro, mais la légende dit qu’il atteindra lui aussi des sommets et des monts où l’influence de tout entraîneur devient impuissante. Pour rappel, s’il continue à jouer ainsi d’ici 2014, Neymar arrivera au Mondial avec près de 200 buts marqués, une Libertadores et une flopée de titres nationaux, à 22 ans seulement. Pas trop mal pour un type dont on dit en Europe qu’il a encore « tout à prouver ».

Pour le plaisir d’évoluer dans des grands championnats ? Il faut dire les choses comme elles sont : si les plus grands championnats européens ont aujourd’hui les plus grands stades, ils n’ont plus les plus grands publics. Les stades de Premier League manquent de folie, ceux de Serie A manquent de monde, la « Ligue » semble prête à assassiner toute ferveur dans l’Hexagone et les prix en Liga sont affolants… Lors d’un San-Sao, il est certain que Neymar ne manquera pas d’adrénaline. La ferveur, il l’a déjà. Alors pourquoi prendre le risque de la perdre ?

Le retour du football brésilien ?

La décision de Neymar amorce un changement radical par rapport aux carrières des grandes stars brésiliennes depuis les années 1990. Durant vingt ans, le Brésil a assisté à une sorte de « fuite des pieds », une série de départs précoces dramatique pour son championnat : Ronaldo (17 ans), Ronaldinho (21 ans), Adriano (19 ans), Robinho (21 ans), Kaka (21 ans), entre autres. Au fil du temps, il a été admis que la rigueur européenne a fini par prendre le dessus sur l’invention brésilienne, et les joueurs se sont adaptés. Physiquement, mentalement, ces joueurs ont dû changer, se transformer, s’aliéner quelque part, et d’ailleurs tous ont fini par revenir au pays (on peut parier sur un prochain retour de Robinho). Ce changement, c’était devenu la norme. Pour être le meilleur, il fallait jouer la Ligue des Champions. Sauf que le football brésilien n’a pas toujours été formaté ainsi.

Pour commencer, Pelé et Garrincha n’ont jamais évolué en Europe. En 1970, le Brésil de Pelé émerveille la planète par l’intermédiaire de « l’Ouragan » Jairzinho de Botafogo, le « Perroquet » Gérson de Sao Paulo, ou encore Rivelino le « Reizinho do Parque » du Corinthians. Celui qui aurait inventé le dribble elastico. Avant même Magico Gonzalez, racontent les paulistes. Tous jouaient au Brésil. En 1982, le Brésil est éliminé par un coup du chapeau de l’Italien Paolo Rossi, mais la Seleçao marque à jamais les esprits pour son style inimitable et éternel. L’essence du football brésilien, dit-on encore aujourd’hui. Dans cette équipe, seuls deux joueurs évoluent ailleurs qu’au Brésil, et encore Falcao arrive à la Roma à 27 ans. Socrates joue pour le Corinthians, Zico évolue sous les couleurs de Flamengo. Et même lors des derniers succès importants du Brésil sur la scène internationale, le contingent de joueurs évoluant encore au pays n’est pas négligeable. En 1998, Taffarel, Junior Baiano, Zé Roberto ou Bebeto jouent au Brésil, tandis que Dunga et César Sampaio sont au Japon. Comme quoi, l’idée d’associer « bon joueur » à « jouer en Europe » a dû être inventée récemment. Le Brésil a-t-il vraiment besoin de l’Europe pour triompher ? Après tout, on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

L’analyse mérite d’être poussée au vu du football pratiqué par la Seleçao ces dernières années : un football physique mais prévisible, direct mais lourd. Très européen, en somme. Celui de Dunga et Felipe Melo a échoué durement en 2010 (quarts), tout comme celui de Menezes en 2011 en Copa América (quarts). Aujourd’hui, le Brésil retrouve enfin l’occasion de former une Seleçao à son image : créatif, fabuleux, surprenant, joyeux, jouissif, génial. Le Brésil de Santos, de Sao Paulo, de l’Internacional, de Corinthians, de Flamengo, de Fluminense, Vasco de Gama, de Palmeiras… Celui de Neymar, Damiao, Lucas, Ganso, Dedé, Oscar, Paulinho, Casemiro, Juan Jesus. Certes, Oscar joue maintenant à Chelsea, Lucas va débarquer au PSG et Juan évolue à l’Inter. Mais Neymar reste, en souriant. Et pousse tous les autres à faire de même. Un véritable soulagement pour Pelé : « Il est important qu’il ne gâche pas son talent comme Messi, qui joue mieux avec son club qu’avec son pays ». L’éternel débat clubs/sélections…

Le retour de l’Histoire

Que devient le football européen ? Un monde obsédé par les statistiques, les confrontations directes et le nombre de titres de ses joueurs les plus médiatisés. Bien sûr, le niveau réel de Neymar est synonyme d’interrogation. Mais l’éloignement de l’une des stars actuelles du ballon fait du bien à notre vieille Europe. Oui, cela implique que Neymar ne rencontrera les meilleurs joueurs au monde, Messi, Cristiano Ronaldo, Zlatan Ibrahimovic, Wayne Rooney et les défenseurs Pepe, Vidic, Ramos ou encore Piqué durant peut-être seulement 90 minutes sur les trois prochaines années. Nous aurons moins d’éléments de comparaison, et pour certains cela altérera la justesse de notre jugement de manière dramatique.

Mais au contraire ! Y a-t-il une meilleure scène qu’un Mondial pour juger le niveau d’un joueur ? La Coupe du monde est accompagnée d’un certain mystère, d’un air particulier, de magie. Celle qui a fait de Zidane le meilleur de sa génération en 2006, qui a fait de Maradona un être divin en 1986, qui a consacré Casillas en 2010, Ronaldo en 2002 ou encore Matthaüs en 1990. Le moment-vrai. D-Day. Le Jour J. Ce jour où tout peut arriver, où tout doit arriver. Ce moment où l’on sent la présence d’une force incompréhensible qui pousse la balance d’un côté ou de l’autre. Ce sentiment que l’on ressent lors de grandes performances individuelles, lors du match de Maradona contre le Milan en ce mois d’avril 1987, celui de Zidane contre le Brésil en 2006,  de Ronaldo contre la Lazio en mai 1998 ou encore plus récemment de Falcao contre Chelsea en août.

Comme l’écrit Romain Gary dans La Promesse de l’Aube, au moment où il s’apprête à entrer sur un court de tennis pour démontrer de quoi il est capable face à un professeur : « Je croyais à la baguette magique et, en me risquant sur le court, je n’étais pas du tout sûr que quelque force entièrement juste et indulgente n’allait pas intervenir en notre faveur, qu’une main toute-puissante et invisible n’allait pas guider ma raquette et que les balles n’allaient pas obéir à son ordre mystérieux ». Ce sentiment de mystère et d’inconnu, il sera décuplé lors du Mondial… Alors que nous nous plaignons d’une répétition de Clasicos, nous avons là l’occasion d’assister enfin à un moment d’une rareté formidable. Un moment unique. Une série d’instants qui ne se répéteront jamais, comme nous pourrait l’offrir un Brésil-Argentine en juin 2014. Federer et Nadal se sont affrontés 28 fois. Nadal l’a remporté à 18 reprises, Federer 10 fois. Bon. Et s’ils ne s’étaient rencontrés qu’une seule et unique fois sur la plus belle scène qui soit ?

Markus

Un bon montage vidéo de tous les exploits de Neymar avec Santos et la sélection brésilienne : ICI.

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8 réflexions sur “ Neymar doit rester au Brésil, pour l’Histoire ”

  1. Très bon article , qui redonne enfin à votre site sa touche singulière très appréciable et qui m’a fait aimer ce blog par sa singularité et sa façon de romancer le foot . J’avais un peu arrêté de vous suivre depuis l’Euro et vos apparitions sur SoFoot, car je ne retrouvais plus votre côté original, c’est donc avec plaisir que je découvre cet article, continuez dans ce sens et vivement un prochain article dans la rubrique « Les Oubliés » , pourquoi pas ?!

    Sinon, en rapport avec l’article, je pense qu’un déclin de l’Europe sur le plan de l’attraction ( ou plutôt une résistance de la part des « pays du Sud » du football comme est en train de le faire le Brésil ) pourrait ajouter à la ferveur et l’intérêt du Mondial, qui redeviendrait une réelle opposition de style entre diverses conceptions du jeu . Même si pour l’instant le Brésil est bien seul dans cette rébellion !

  2. Le Brésil reste toujours le Brésil, peu importe le niveau actuel de l’équipe, cet article est juste une reparation,. Le Brési certes n’a pas gagné en 1982 en Espagne, mais quelle équipe, c’était. Obrigado Brasil

  3. C’est pour lire des articles comme celui là que je viens sur FT: une question intelligente, des réponses intéressantes le tout dans un style unique. Quand vous écrivez comme ça vous êtes de loin mes préférés lorsqu’il s’agit de parler football

  4. Que dire de plus? L’Europe aime prétendre être le meilleur lieu pour juger du niveau de tel ou tel joueur mais comme ça a été si bien précisé la coupe du monde est faite pour ça… A bon entendeur.

  5. Quelle vidéo!!! J’oserai dire que Neymar est plus rapide que Ronaldo dans sa gestuelle. Il reste toujours en suspens la question de la qualité des joueurs « normaux » du championnat brésilien et le jeu qui y est plus lent qu’en Europe. J’espère qu’après cette coupe du monde brésilienne on aura la chance de voir Neymar débarqué en Europe (et surtout au Parc des Princes!! 🙂 ) pour voir un tel talent se tester face à d’autres joueurs et championnat. ce serait courageux de sa part et il aura tout le temps de retourner au pays pour la fin de sa carrière. Le championnat brésilien « réattire » ses prodiges (Ronaldo, Ronnie, Juninho…) donc pas de peur pour le faire revenir une fois avoir montré son talent à nos yeux!

  6. Très bel article. (j’en ai presque le short sur les chevilles, c’est dire)

    J’ai envie de me remater mes DVDs des vieilles coupes du monde avec Pelé.

    J’allais vous reprendre de volée sur cette phrase « Bien sûr, le niveau réel… » toute aussi erronée que le supposé niveau qu’atteindrait Neymar en venant jouer chez nous mais c’était avant de continuer l’article, et de lire ce paragraphe plein d’étoiles dans les yeux (pour le lecteur comme pour le rédacteur) où Neymar ferait la nique aux sélections du Vieux Continent chez lui sous son maillot jaune…

    Une certaine envie de revoir Pelé bondir et battre Zoff d’une imparable tête…

    Vous êtes forts les gars, très forts.

  7. Suite à la lecture de l’article sur les leçons tactiques de l’Atletico, je découvre avec surprise votre blog aujourd’hui… Et quelle surprise !!!
    En passant par l’article à propos de M. CAMBIASSO, que j’ai d’ailleurs trouvé excellent, j’ai lu les quelques suivants. Mais celui-ci est hyper intéressant, en vous basant sur des arguments très bien construits !
    En tout cas, c’est avec plaisir que je vais commencer à suivre vos articles.
    Bonnes fêtes à vous

  8. « Le Brésil a-t-il vraiment besoin de l’Europe pour triompher ? »

    Tu te bases sur des exemples anciens pour étayer ta théorie et répondre non à cette question. C’est très louable de nous rappeler l’exemple de Pelé et du Brésil de Tele Santana (quoique la leçon du destin de cette équipe pourrait desservir ta thèse, tu verras plus tard). Le problème est que le passé dont tu parles est très lointain, trop lointain. Le football a grandement évolué depuis et on peut dire sans peine que le football de la Coupe du Monde 2014 ressemblera plus à celui des Coupes du Monde 2006 et 2010 qui sont le passé proche de la Compétition. Par conséquent, il est indispensable d’écouter les enseignements de ce passé proche.

    Le passé proche dit que sept (dont six distincts) des huit derniers demi-finalistes de Coupe du Monde sont des nations européennes. D’accord, le huitième est une nation sud-américaine, l’Uruguay, mais celle-ci comportait une majorité de joueurs évoluant en Europe (16 joueurs sur 23 plus exactement). La leçon est limpide et claire, c’est l’Europe qui domine le football des nations actuellement et pour atteindre seulement le stade des demi-finales, il faut des joueurs évoluant en Europe.

    D’ailleurs le Brésil va même plus loin dans la confirmation de cette thèse. Les deux derniers titres de la Canarinha ont été gagnés lorsque le Brésil avait des joueurs offensifs vedettes des plus grands clubs européens. La finale de 1998 confirme mes dires et on peut aller bien plus loin que cela. En fait, depuis 1970 et le dernier sacre de Pelé, le Brésil a atteint les demi-finales dans une Coupe du Monde si et seulement si ces stars offensives évoluaient dans les plus grands clubs européens.

    Dire que le Brésil n’a pas besoin de l’Europe pour triompher est non seulement contre l’air du temps actuel mais surtout c’est faux depuis très longtemps. Aussi belle qu’étaient les équipes brésiliennes avec des stars évoluant au Brasilerao, si la majorité des joueurs étaient des ressortissants des clubs de ce championnat pas de demi-finale. C’est là que l’équipe de Tele Santana vient desservir ta thèse et valider la mienne, on peut même soumettre l’assertion un peu irrévérencieuse selon laquelle ses deux défaites en quarts de finale se justifient par le fait qu’elle était trop brésilienne et pas assez européenne. D’ailleurs l’Argentine via Bilardo comprend cette théorie dès 1982 et enchaîne une victoire et finale avec un style beaucoup plus européen.

    Du coup, voir un très faible nombre de joueurs offensifs brésiliens dans les grandes équipes européennes actuelles et par analogie un très grand nombre de joueurs offensifs brésiliens dans les grandes équipes brésiliennes est un signe inquiétant pour la Seleçao qui se confirme dans les résultats. C’est là le danger de voir un Neymar sur qui on compte énormément chez les auriverde toujours évoluer au Brésil.

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