G U T I

Nesta. Van Nistelrooy. Del Piero. Seedorf. Inzaghi. Cordoba. Gattuso. Tous ont arrêté cette année ou ont décidé de quitter l’Europe. Tous ont été salués dignement comme le méritent les grands joueurs qu’ils ont été. Guti, lui, n’a jamais rien fait comme les autres. Du coup, il résilie le contrat qui le liait au Besiktas un 15 novembre, en plein milieu de la saison, le même jour que la Journée mondiale du recyclage. Tristesse. L’élégant gaucher au look d’Aramis part dans l’indifférence. Pas de gros titre, pas de choc. Sept mois et une nouvelle compétition internationale en son absence plus tard, et il nous manque terriblement. A force d’attendre de le voir éclore et de lui attribuer le statut d’éternel espoir, nous n’aurons finalement jamais assez profité de tout ce qu’il avait à nous offrir : son génie. Portrait du génie le plus authentique des années 2000.

G comme Génie

Si Guti gardera certainement pour toujours le statut de promesse éternelle aux yeux d’une partie du monde du football, il serait bien malhonnête d’affirmer que le 14 est passé à côté de sa carrière. Lui et sa mèche blonde peuvent quitter sereinement le football, bien accompagnés par leurs trois Ligues des Champions, cinq Ligas et 542 matchs joués pour le Real Madrid. Oui, Guti aura été l’un des plus grands joueurs des années 2000, par moments. Comme lorsqu’il passe la saison 2000/2001 à jouer attaquant pour pallier la blessure de Morientes, sous les ordres de Del Bosque, finissant avec 18 buts et un titre de champion. Comme lorsqu’il distribue 18 assists lors de la Liga 07/08 sous l’ère Schuster. Juste avant l’Euro, il est unanimement considéré comme le meilleur milieu de terrain espagnol du moment, n’en déplaise à Luis Aragones. Souvenez-vous de cette victoire 7-0 du Real Madrid face à Valladolid, et des trois passes décisives et deux golazos du numéro 14. Quand Guti et son génie étaient tous les deux sur le terrain, le jeu du Real devenait tellement fluide que même Robben se mettait à jouer en pensant au collectif.

Plus que des grands moments, Guti aura vécu, ou plutôt fait vivre, de grands instants. Des instants uniques. Et des instants moins rares que ce que l’histoire semble essayer de retenir. Sa talonnade pour Zidane contre Séville au Bernabéu, peut-être le caviar le plus incroyable de l’histoire du football. Cette passe pour Ronaldo à Old Trafford en quarts de finale de la LDC. Croire que Guti ne brillait que dans les petits matchs est une grosse erreur. Le contraire est même certainement plus proche de la réalité. Rappelons-nous également de cette passe décisive en profondeur qui lobera la défense de Valladolid, de la tête (!). De ce festival au Bernabéu contre Levante, ponctué par une passe décisive d’un pointu en petit pont. Un bijou. Et ce lob à Zurich avec les nouveaux Galactiques en 2009. Tout au long de sa carrière, Guti eut cette faculté à briller là où on l’attendait le moins. Quand on le croyait fini, broyé par les critiques, il venait sauver le madridisme de la plus belle des manières, en jouant à la Guti.

Comme au Bernabéu contre Getafe en novembre 2008, lors de ce match complètement fou où le Real court derrière le score et où Pepe perd les pédales. FT y était, et pour son 500e match pour le Real, Guti est sifflé par une partie du Bernabéu. A la 86e,  le natif de Torrejon trouve le moyen de sortir un coup-franc pleine lucarne pour égaliser à deux partout, avant que Casillas arrête un pénalty et que Higuain trouve à son tour la lucarne. Le 6 mars 2010, un Real Madrid-FC Séville se joue au Bernabéu. Quand Guti rentre à la 59e minute, le Real perd 2-0. Trois minutes plus tard, après sa première action, le commentateur de la Sexta résume tout : « En une action, Guti a construit plus de jeu que tout le Real en une mi-temps ». Après un fabuleux récital, Madrid l’emporte 3-2 sous les ordres de Guti le patron. Et puis vint le fameux Taconazo. Deportivo La Coruna-Real Madrid, un match contre l’Histoire qui raconte que le Real ne gagne plus au Riazor depuis 18 ans. En l’absence de Cristiano, à 33 ans, Guti peint le jeu du Real. Et rajoute un coup de pinceau dont lui seul a le secret. « Il y a des fois où dans le football, nous trouvons ces moments qui nous donnent de l’émotion, qui nous font lever de nos sièges, qui font que ce sport en vaut la peine. Des moments qui sont à la portée de seulement très peu de footballeurs. Guti est l’un de ceux-là. Un geste digne d’un magicien », annonce ce soir-là le présentateur du journal télévisé de la Cuatro.

U comme Unique

Mais le génie ne fonctionne pas sur commande. Comme le dit Valdano en parlant du type de joueur qu’a été Guti : « Ils sont discontinus car ils sont géniaux ». En école primaire, ses bulletins de notes décrivaient déjà un garçon « dont les progrès sont en-dessous de ses capacités ». Guti n’est pas le même génie que les machines qu’ont été ses coéquipiers Raul, Zidane ou Figo, mais plutôt celui que Vladimir Nabokov résumera brillamment en disant que « le génie, c’est un Africain qui invente la neige ». Guti aura gagné le respect et l’amour du madridisme en faisant de l’exigence et de la régularité deux mots complètement étrangers à son football. Le premier, le dernier, l’unique ? Le jour de son départ, Jorge Valdano – qui l’avait lancé en équipe première en 1995 – dit les choses comme elles sont : « Aujourd’hui nous disons au revoir à un joueur unique, un joueur très spécial ». Guti est un joueur non seulement irrégulier dans ses performances, mais différent. Capello saluera Guti en avouant sa fascination pour « une telle de qualité de jeu vertical ». En forme, il est sans doute le meilleur dans ce registre. Comme il se définit lui-même, Guti est un enganche. Ce poste qui n’obéit véritablement à aucune règle et qui pose la création comme le principe premier du jeu qu’est le football. Victor Hugo avait vu juste : « Les règles sont utiles aux talents et nuisibles aux génies ». La conversation que sa mère raconte en 2010 à Canal + España est aujourd’hui entrée dans la légende :

« Maman, pour bien jouer au foot il n’y a pas besoin de courir tellement de kilomètres sur le terrain. Il suffit de bien se placer sur le terrain et d’être là au bon moment. Oui, mais regarde celui-là. Il court, il monte, il redescend, il se bat. Et les gens l’applaudissent dans le stade ! – Oui, mais à la fin du match, il a fait quoi, lui ? – Il a couru. – Voilà. »

Dans une Espagne des années 2000 où le jeu gagne en contrôle pour finalement aboutir sur une sélection nationale proche de la perfection, Guti fait contraste. Lui qui ne joue que pour créer, inventer, dessiner une action, une passe, un but. Guti ne fait pas partie de ces artistes obsédés par le travail et la réalisation d’un chef d’œuvre. Longtemps, il a été un joueur faisant gagner des matchs, mais pas des championnats.

T comme Tempérament

José Maria Gutiérrez semble ne jurer que par la beauté momentanée. D’ailleurs, dans la vie de tous les jours, il donne l’impression de ne pas vouloir laisser échapper sa jeunesse. Il se marie tôt, puis regrette, et refuse toujours de devenir le joueur mûr que tout le monde attend, fait les choses à sa manière, défie le Bernabéu, surprend, déçoit, reste lui-même. Guti est une rockstar avec un ballon. Le voir faire un mauvais match revient à voir un mauvais Gainsbourg. Un talent désordonné, un jeu abstrait, des pincées de virtuosité mais surtout beaucoup de gâchis. Guti aura ainsi toujours donné l’impression, faussée, de ne pas être attaché aux principes du professionnalisme. Ce qui a été perçu comme une sorte de rébellion surjouée était en fait un comportement naturel, une façon d’être : « si je ne sors pas quand je suis jeune, je sortirai quand ? Je n’ai aucune envie de sortir en même temps que mes enfants ». Son tatouage « ange et démon », son look mi-rockstar, mi- mousquetaire qui lui aura valu de se faire insulter dans tous les stades espagnols, son franc-parler, ses histoires sentimentales avec des top-modèles. Guti a l’âme et le jeu d’un artiste. « Quand je prendrai ma retraite, j’irai vivre à Bangkok. Avec une moto. » Une idole, même en Turquie.

D’où des questions au sujet de sa réelle motivation. Dans l’esprit de beaucoup, Guti restera un surdoué du football qui aurait préféré jouer à la guitare. Un type qui n’aimait ni courir ni s’entraîner. D’ailleurs, Guti s’est plusieurs fois confronté aux médias au sujet de cette nonchalance qui lui donna la réputation d’un joueur sans ambition, au point de lâcher cette phrase magique, en 2008 : « Celui qui ne croit pas à mes blessures, qu’il aille chercher des papillons à la campagne » (sous-entendu, qu’il aille se faire ******). Guti a le sang chaud, et son caractère ne laisse pas indifférent. Longtemps sifflé par une partie du public du Bernabéu, il a su rapidement charmer les autres par son amour inconditionnel pour le maillot blanc. Dans les interviews et les conférences de presse du 14, l’abondance de « j’ai été surtout heureux de faire partie du Real Madrid durant 25 ans » est marquante, voire troublante. Le jour de son départ de la maison blanche, Guti ne parle ni de ses exploits, ni de ses passes ou ses buts décisifs, mais plutôt du temps passé entre ces murs. Sa plus grande fierté ? « Avoir réussi à se faire aimer par le Bernabéu ». Et sa plus grande tristesse ? « Voir qu’il ne reste plus qu’Iker (de la cantera) ». Guti était peut-être déjà tellement heureux de s’entraîner tous les jours avec le Real Madrid qu’il ne voyait pas la nécessité de se faire mal pour s’améliorer ou se battre pour être titulaire. Il était là depuis ses neuf ans, et cela lui suffisait.

I comme Icône  

Un joueur formé au club, madrilène et madridiste pur souche, au génie sans limite et capable de « démonter » toutes les défenses au monde. Un homme à la personnalité attachante et au look unique, adulé par ses fans et sous-évalué par le reste du monde. Après vingt-cinq années au sein de la maison blanche, Guti est devenu une icône du madridisme. Un espoir, une façon de penser, un état d’esprit si fort qu’aucun madridiste ne peut aujourd’hui imaginer une équipe du Real Madrid sans son Guti, ce brin de génie capable de faire la différence partout et n’importe quand, des façons les plus fascinantes. Malgré cette importance au niveau local, Guti ne s’est jamais imposé comme l’un des meilleurs joueurs de sa génération à l’échelle mondiale. Le blond aurait pu devenir le Pirlo de l’Espagne, ce métronome, ce maître à jouer génial sur lequel se base l’Italie depuis des années. Il en avait le talent et l’intelligence de jeu. Et sa carrière laisse ainsi un goût d’inachevé. Sur ses 387 matchs de Liga en quinze saisons, Guti n’est que 228 fois titulaire, pour 25 matchs par saison en moyenne. Il est cruel de voir que Guti n’aura joué en moyenne que 58 minutes par match : moins d’une heure de jeu. Si Guti est devenu l’un des dix joueurs les plus capés du plus grand club au monde et le fidèle vice-capitaine du Capitan Raul, El Catorce n’aura pas joué une seule minute lors de ses trois finales de Ligue des Champions. Pire, le milieu de terrain espagnol le plus doué de sa génération n’aura joué aucun tournoi international avec l’équipe première de son pays. Un regret ? « Es un puñal », dit-il. Traduction : un coup de poignard.

S’il n’a pas été le grand joueur qu’il aurait pu être dans les faits, Guti a indéniablement marqué les esprits pour toujours. Son flair, son génie, ses passes, son style. Aujourd’hui en Espagne, lorsque Xavi, Silva ou Iniesta réalisent une passe incroyable à travers tout le milieu et la défense adverses, les espagnols s’exclament tous : « Oh la passe à la Guti ! ». Elle est là aussi, la postérité. 58 minutes par match durant lesquelles Guti aura joué avec les meilleurs milieux de terrain au monde. 58 minutes durant lesquelles son talent n’aura jamais eu à rougir. Les grands joueurs sont généralement associables à des faits d’armes, une action, un titre, un trophée, une saison, un geste. Zidane a sa reprise du gauche, son pénalty et ses coups de tête. Maradona a son coup de main divin, son Mondial et ses titres napolitains. Sans vouloir l’élever au niveau des Dieux du football, Guti a pour lui le fait d’être Guti. D’être comme ça, à la fois plus doué que les plus talentueux et moins bon que les meilleurs.

Nous avons maintenant l’éternité pour nous demander quel type de Ballon d’or aurait pu devenir Guti. Peu de joueurs nous auront laissé une si grande possibilité d’imagination. Et si Zidane n’avait pas pété un câble devant Materazzi ? Et si Maradona avait été (plus) discipliné ? Et si Ronaldo ne s’était pas blessé ? Mais ceux-là ont accompli tant de choses que la distance entre le niveau divin qu’ils ont atteint et celui qu’ils auraient pu atteindre est mince. En ce qui concerne Guti, il y a un univers. Napoléon Bonaparte affirma que « les hommes de génie sont des météores destinées à brûler pour éclairer leur siècle ». Tirons ainsi les leçons de la carrière de Guti : il aurait fallu exiger moins de celui qui ne contrôlait peut-être finalement pas son génie divin. Et profiter plus de ces 58 minutes géniales.

Adiós, genio.

Markus

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14 réflexions sur “ G U T I ”

    1. comment peut on comparer la qualité de passe d’un Guti qui avait des éclairs de génie par moment avec des passes qui met dans le vent toute une défense à Granero qui ne brille quasiment jamais ? Un peu de respect pour ce joueur de classe mondiale qu’est Guti svp 😉

  1. franchement marcus mes respects!!! et que dire de guti? un génie incompris mais un génie quand meme sans doute le joueur le plus doué de sa géneration!! mais quel gachis de ne pas avoir donnée tous ce qu’il avais. mais bon je remerci le bon dieu de m’avoir permis de voir ce génie en oeuvre.
    a Dieu mon genie je ne t’oublierais jamais.
    HALLA MADRID

  2. Peut être que Jorge Valdano, c’est son Verlaine qui l’a fait monter en équipe première à ses début et qui a par ailleurs amené son compatriote de Tenerife dans ses valises, un certain Redondo. ou si on veut s’attarder sur ses relations sexuelles, on peut éventuellement parler de Sergio Ramos avec qui il aurait eu une liaison, d’ailleurs y’a beaucoup de rumeurs qui courent comme quoi Guti serait Gay, bon faut pas s’attarder à ce genre de détails qui m’intéressent pas.

    Pour ce qui est du joueur, il faut pas voir Guti comme un joueur quelconque qui travaille dur à l’entrainement sa condition physique, pour être au top le jour du match, c’est pas son but, pendant que certains brillent par leur régularité en affichant des statistiques affolantes (Messi et CR7), Guti est comme une cométe dans le ciel du football qui brille par intermittence, en esquissant quelques grands gestes ou il mêle parfaitement le génie et la finesse, quelques secondes pendant lesquelles il nous fait rêver, et on en demande encore mais pour revoir ce geste, il faut attendre longtemps et on sait jamais à quel moment il va décider de nous impressioner.

    C’est pour cela qu’il n’est pas compris par la majorité des fans de football, il n’a pas une comportement irréprochable comme Maldini, pas une régularité déroutante comme CR7 ou Messi, lui c’est un esthéte qui a cassé tous les codes.

    Quand je vois la carrière de Guti ce qu’il m’inspire tout de suite c’est ce fameux poème de Baudelaire: l’Albatros ou il dit : » Exilé sur le sol au milieu des huées,
    Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »

  3. Génial article.
    Habituel au Bernabéu depuis que 1996 je ne me suis jamais fais autant de plaisir qu’ avec Guti et Zidane.
    Il t’a manqué faire référence dans l’article aux réactions qu’il provoquait dans ses camarades de vestiaire, une année après l’autre.
    Ronaldo, Zidane, Figo, Beckham… Tous répondaient pareil quand on leur demandé après quelques semaines qui leur avait plus surpris des joueurs du Real…

    Raúl? Casillas?

    La réponse était GUTI

  4. Markus, buenísimo el artículo.
    Guti fue un genio sin duda, pero también hay que criticarle su poca profesionalidad y por eso entiendo a los que le critican, por mucho que amara el Madrid.
    Sin duda el Real Madrid tiene una, bueno dos, despedidas pendientes, la de Guti, y la de Raul.

  5. Faute Tactique rocks !

    Suivant le Real de loin, j’avoue que Guti était un mystère pour moi, voilà ma culture footballistique enrichie.

    Et puis les deux talonnades quoi… un régal !

  6. Un article aussi majestueux que l’était le joueur. Ça fait plaisir de voir que des gens s’y connaissent vraiment, de sentir ce vrai travail de fond. Une leçon de journalisme.

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