De l’éternel débat entre manière et résultat…

De l’importance de gagner, de bien jouer et de divertir le public, ou pas…

Enfin, la troisième partie de ces critiques juge le niveau de ces équipes de défenseurs : elles seraient médiocres et joueraient mal. Laissons leurs résultats parler pour elles-mêmes, c’est-à-dire pour rappel les victoires de l’Inter en 2010 et de Chelsea en 2012. Seulement, les résultats ne sont pas une raison suffisante pour tout le monde. Les titres sont-ils vraiment tout ce qui compte ? Tout ce qu’il reste ? Après avoir été éliminé par l’Inter, Xavi avait sorti le désormais célèbre : « Leur équipe va peut-être gagner un titre, mais notre équipe va marquer l’Histoire ».

La manière et le style de jeu d’un côté, le résultat et la victoire de l’autre : une opposition ancestrale qui n’a pas fini de faire débat. Alors que tout est pourtant simple. Qu’un entraîneur ait l’intention de produire un football offensif et attractif ou non, il rentrera toujours sur la pelouse avec l’objectif de gagner. Et s’en ira toujours déçu s’il perd, même si son équipe joue un football divin. Maintenant, certains coachs se sont rendus compte qu’un football offensif pouvait être plus efficace qu’un football frileux, sans avoir même besoin de parler de quelconque valeur ou philosophie extra-sportive. Oui, l’époque du Brésil 1970 et de l’impossibilité de mêler football offensif et efficacité est bien révolue. Et ce n’est pas pour autant que le monde du football doit porter un mépris pour ceux qui aiment savourer la victoire pour ce qu’elle est, l’objectif suprême de toute équipe (professionnelle) de football.

« Gagner n’est pas le plus important, c’est la seule chose qui compte » G. Boniperti

Depuis toujours, un mouvement de pensée footballistique développe une idée du football se rapprochant de l’effrayant « la fin justifie les moyens ». Pragmatique, il énonce le principe selon lequel toute tactique est aussi bonne que le résultat qu’elle produit. La Juve en est un fier représentant : « Gagner n’est pas le plus important, c’est la seule chose qui compte » disait Giampiero Boniperti, célèbre attaquant puis dirigeant bianconero, avant de devenir député européen. Une vision machiavélique (dans le sens vulgaire du terme) pour certains, très loin du bon esprit sportif pour d’autres. Un jeu cynique, à l’italienne ou à l’argentine, selon vos références. Mais peut-on vraiment, en toute honnêteté, concevoir que le résultat vaut tous les sacrifices ? Tous les coups bas ou actes d’antijeu ? Toutes les mauvaises réputations ?

Il faut croire que oui. Jusqu’à preuve du contraire, aucune équipe n’a jamais eu honte de gagner. Ni la méchante Inter de Herrera, ni la Suisse au Mondial sud-africain face à l’Espagne, ni la Juve (celle de toujours, pas vraiment besoin de préciser une époque en particulier). La victoire est toujours belle, heureuse, dans la réussite, dans le talent ou dans les deux. Et la Juve le sait bien. Afin d’éviter les accusations courantes de dopage ou de matchs arrangés qui ont traversé son histoire, parlons plutôt du style éternel de la Vieille Dame. Le style gagnant. Cette froideur, ces 1-0, ces couleurs qui n’en sont pas, cette fierté arrogante, et puis surtout cette vision complètement décomplexée de la finalité du football : gagner, ou gagner. Sir Alex Ferguson a toujours admis que la Juve avait été un exemple pour son United : « Je faisais voir à mes joueurs les cassettes de Lippi et je leur disais : ne regardez pas la tactique ou la technique, ça nous l’avons nous aussi, mais concentrez-vous à apprendre à avoir cette envie de gagner« . Comme le dit un jour Italo Pietra, journaliste et écrivain italien : « La Juve n’est pas seulement une équipe de football, c’est une façon de comprendre la vie« .

Dans la Gazzetta dello Sport du 23 mai, Giovan Battista Olivero (correspondant à Turin) dessine le tableau de la nouvelle Juve de Conte, qui jouera la Champions League la saison prochaine. Alors que le football moderne loue les qualités des équipes de Guardiola, Bielsa ou encore Löw, la Juve suit une ligne directrice différente, sa propre ligne : « Plus de qualité, de kilos et de centimètres, voilà ce que veut Conte » (le titre de l’article). Certains extraits relèvent du génie : dans le même paragraphe, nous pouvons lire à la fois que Conte imagine « une Juve belle » et que « la finale de la LDC a conforté Conte : parfois il suffit d’un corner pour faire la différence et soulever la coupe »… Car une Juve belle est une Juve qui gagne, peu importe la manière. « Tu peux avoir le plus beau jeu au monde, mais si tu as moins de force, de résistance et de physique, il arrive un moment où les adversaires trouvent des réponses et tu perds. Tu peux attaquer et dominer, mais à la fin les individus font la différence ». A Turin, à la place de parler de qualité de jeu, on parle de qualité du groupe, au niveau du mental et de l’interprétation des consignes du Mister. La fin devrait vous laisser admiratif de cette mentalité fascinante : « La Juve ne revient en Ligue des Champions avec pour seul objectif de participer ». Et tant pis pour Pierre de Coubertin. En clair, alors que même Chelsea cherche à jouer un football plus attrayant, en cherchant à engager Guardiola, la Juve prend note : un corner suffit. Mourinho l’a toujours dit : « On ne se rappelle jamais des perdants ».

Gagner, pour quoi faire ?

De nos jours,  nous pouvons déceler un certain mépris pour la victoire. Peut-être que la crise a son rôle à jouer, toujours est-il que la valeur du gain en général a connu une baisse de prestige. Gagner, pour quoi faire ? Qui peut se contenter de simplement gagner ? Ceux qui sont en manque d’arguments pour être fiers de leur « idée de jeu », dirait Christian Gourcuff ? Les consommateurs qui ont besoin de raisons pour aimer « leur » club ? Peut-être que le leadership mondial des clubs espagnols ces dernières années a produit cette exigence de victoire et spectacle. Les exemples des limogeages par le Real Madrid de Capello en 97 et 2007 et de Heinckes en 98 sont même parfois vus comme un progrès aujourd’hui.

D’après certaines remarques suivant la finale de la Champions League cette saison, le Chelsea Football Club aurait déçu une bonne partie de la planète foot en jouant un football provincial avec une équipe de stars. En fait, il est reproché à cette équipe ayant coûté en huit ans plus d’un milliard d’euros de ne pas répondre aux attentes qu’un tel investissement devrait susciter. Au fond, pourquoi tellement d’argent ? Tout ça pour « ça » (seulement une tête de Drogba déjà entrée dans la légende) ? Tout simplement, pour devenir le meilleur au monde, devenir le numéro un, par un jeu de passes réputé ou non. Et ici il y a discussion. Selon la logique des choses, le meilleur club au monde est celui remportant le Mondial des Clubs (et donc le plus souvent la LDC). A la fin de la finale de Munich, Lampard s’exclamait tout heureux devant les caméras : « Mes filles, je vous avais dit qu’un jour papa jouerait dans le meilleur club au monde ! ». Ainsi, Abramovitch a fait de Chelsea le meilleur club au monde en 2012. Mais selon un autre point de vue, la meilleure équipe au monde est plus qu’une coupe aux grandes oreilles. Il s’agit de celle qui joue le mieux et surtout qui gagne le mieux. Qui impressionne le plus. Qui fait le plus peur. Et là, Chelsea « le sixième de Premier League » n’entre même pas en compétition. Malgré la victoire. Nous pourrions aussi d’ailleurs évoquer le cas de Manchester United depuis 2008 : malgré trois finales de LDC en cinq ans et trois titres de champion d’Angleterre, cette équipe est à des années lumière d’avoir le même impact (historique et médiatique) que le Barça de Guardiola. Le football moderne semble exiger la victoire ET la manière.

Vivre pour le beau jeu, même s’il faut mourir avec…?

Il y a toujours eu des défenseurs du « beau » jeu, aussi allergiques aux dégagements en touche que fascinés par une belle circulation de balle. Depuis quelques années, un courant venu de la péninsule ibérique va plus loin, prônant l’idée de l’existence d’un seul véritable football : celui du toque et de la possession de balle. Selon cette pensée, toute autre manière de jouer au football n’est pas forcément condamnable, mais est bien certainement pauvre et peu honorable, victoire ou pas. Que ce soit le football anglais et ses longs ballons révélant un cruel manque de technique (les fameux pelotazos) ou alors la « triste » tactique italienne d’attendre derrière et de surprendre en contre-attaque, c’est moins noble.  

Dans le football, de nombreux grands personnages, que nous surnommerons les « philosophes » (dans le sens positif de leur effort de pensée), donnent priorité au beau jeu face au besoin de résultat. Cruyff, Guardiola, Wenger, Bielsa, Sacchi et bien entendu Zeman pourraient faire partie de ces penseurs. Dans le dernier numéro de FourFourTwo, Johan Cruyff, celui qui est peut-être le plus grand de tous dans ce domaine, affirme qu’ « il n’y a pas de plus grande récompense que de se faire acclamer pour son style de jeu ». Le génial Zdeněk Zeman va plus loin, répétant que « perdre n’a jamais été une humiliation ». Ces « philosophes » se disent romantiques, amoureux de la difficulté, du long terme, de la construction, de ce qui prend du temps à grandir. Et s’opposent ainsi au football du court terme, aux équipes achetées à coups de millions afin de gagner dans l’immédiat, à cette « spéculation » appliquée au football. Le jeu doit être au centre de tout, et s’il faut perdre pour faire survivre le beau jeu, ils perdront. En clair, c’est l’intention qui compte. L’intention de rester fidèle à ses idées, à cette « philosophie de jeu » que Guardiola et Wenger évoquent si souvent. Et si les titres étaient une illusion de bonheur, et que le plus important dans le football était de produire un jeu offensif et attractif ?

…Ou alors vivre pour le beau jeu car il rime avec la victoire ?

Dans Chien Blanc, Romain Gary écrit qu’ « il est moins grave de perdre que de se perdre ». Ce qui donne, en traduction footballistique : le pire n’est pas de perdre un match ou d’obtenir des mauvais résultats, mais de ne pas être fidèle à sa philosophie de jeu. Certes, mais le comparatif « moins » n’exclut pas le fait qu’il est tout de même grave de perdre. Luis Enrique avait de bonnes intentions cette saison à Rome, tout comme Christian Gourcuff en a depuis des années à Lorient. Ou encore Wenger depuis 2006 à Arsenal. Ces techniciens rejoindraient Pierre de Coubertin quand il écrit que « L’important dans la vie, ce n’est point le triomphe, mais le combat. L’essentiel n’est pas d’avoir vaincu, mais de s’être bien battu » ?

Non, car la victoire est essentielle. L’intention ne suffit à personne (sauf peut-être à l’extra-terrestre Zeman). Ou alors dans un autre monde. Un monde dans lequel Wenger ne se plaindrait pas de l’arbitrage et se contenterait d’avoir été fidèle à sa philosophie. Un monde dans lequel Cesc et Nasri auraient écrit l’une des plus belles pages de l’histoire d’Arsenal. Un monde dans lequel Christian Gourcuff ne serait pas à la tête d’une équipe marquant moins d’un but par match (19è attaque de Ligue 1). Selon ces « philosophes », s’agirait-il d’attaquer à tout prix, non pas pour gagner mais pour faire briller une certaine philosophie de jeu ? Pas vraiment. En fait, ces hommes sont des génies hors du commun. Comme nous l’avions expliqué dans notre portrait de Guardiola (Pep Guardiola, chef d’orchestre), il s’agit bien de « trouver la formule qui marcherait le plus souvent possible, qui remporterait le plus de victoires avec le plus de contrôle possible ». Ces entraîneurs ont tout simplement compris que la manière la plus efficace de remporter un match de football est de prendre le ballon à l’adversaire et de ne jamais lui rendre. Ni la plus belle, ni la plus sympathique ou plaisante, mais la plus efficace. Tout comme pour les autres « pragmatiques », le but principal de leur entreprise est de gagner des titres. Et de marquer des buts. A la différence près qu’ils ne souhaitent gagner que d’une seule manière. En fait, si pour certains le beau jeu est un luxe, pour eux il est la solution.

Le beau jeu n’est donc pas une fin en soi. Et pourtant il existe une certaine hypocrisie, qui consiste à prendre en otage la volonté et le plaisir du public : l’idée d’une certaine nécessité de séduction du public international est omniprésente aujourd’hui dans le rapport entre les grands clubs et le public mondial. « Au moins, nous savons que nous avons diverti le public », disait cette année Sergio Busquets afin de relativiser les difficultés de son camp. Mais quel public ?

Mondialisation et divertissement du public

Un grand club a-t-il des comptes à rendre au public qui n’est finalement pas le sien ?

Il existe deux conceptions des devoirs que peut avoir un club de football envers le(s) public(s). La première consiste à dire qu’un grand club de football a aujourd’hui une vocation internationale et donc le devoir de séduire le plus large public possible en proposant un football attractif (selon les normes « en vigueur »). Toute équipe devrait convaincre tout le monde ? La France 1998-2001 aurait donc été critiquée partout pour avoir été frileuse, privilégiant l’organisation au spectaculaire ? La seconde, plus conservatrice, affirme que chaque club a été créé pour une certaine communauté de fidèles et ne doit rendre des comptes qu’à celle-ci. Si elle exige du beau jeu, qu’il y ait du beau jeu ! Si elle exige des victoires, qu’il y ait des victoires ! Nous appliquerions alors les principes de non-violation de la souveraineté au niveau des clubs de football. Mais le monde a changé. Comme le football, ces clubs veulent grandir, et ils ont donc besoin de séduire. Comme le montre la dimension qu’a pris le FC Barcelone depuis les victoires de Guardiola, gagner en proposant un « beau » jeu marche très bien commercialement. Du coup, alors que Moratti est sur le toit de l’Europe en 2010, il décide de confier son équipe à Rafael Benitez, afin d’introduire un peu de toque chez les nerazzurri et de se construire une meilleure réputation. Idem pour Chelsea, qui semble à tout prix vouloir engager Guardiola en 2013. Bientôt, les équipes nationales aussi se soucieront de leur popularité à l’international avant de mettre en place un projet de jeu.

Le Real Madrid, le FC Barcelone ou l’Atlético Madrid rendent des comptes à leurs socios. L’Inter, le Milan et la Juve à leurs tifosi. Liverpool, Manchester United et West Ham à leurs season ticket holders. Voici une anecdote intéressante : alors que Mourinho venait de remporter sa deuxième Ligue des Champions en 2010 avec l’Inter, Arrigo Sacchi lui avait posé la question suivante : « Le match s’est déroulé comme tu le souhaitais ? » (victoire 2-0). Le portugais avait alors répondu : « Non, je n’ai pas aimé les dix premières minutes de mon équipe car elle a trop bien joué et s’est trop déséquilibrée. » L’Inter avait « trop bien joué ». Ou plutôt, l’Inter avait pris le risque de trop bien jouer. Nous avons ici le meilleur exemple du célèbre adage « une finale, ça ne se joue pas, ça se gagne ». Car Mourinho et son Inter n’étaient pas venus à Madrid pour jouer une finale de Coupe d’Europe devant des centaines de millions de spectateurs. Non, les hommes de Massimo Moratti étaient venus à Madrid pour marquer un but de plus que l’adversaire, gagner la coupe aux grandes oreilles qui leur riait au nez depuis quarante-cinq ans et la ramener aux centaines de milliers de fidèles intéristes à Milan afin de célébrer avec eux, loin des critiques, loin des jugements de valeur, leur victoire.

Comme tous les arts, le football connaît différentes périodes dont l’évolution est dictée par certaines tendances, certaines influences, certains mouvements. Depuis toujours, le football est très marqué culturellement. Dans les plus grands pays de football, certains principes sont incontournables. En Italie, l’organisation et la concentration. En Angleterre, le cœur et le courage. En Espagne, le respect du ballon et sa circulation, le toque. Mille façons de gagner et de bien jouer, d’attaquer et de défendre. Mais aujourd’hui, la mondialisation est telle que nous avons tendance à mélanger style de jeu et norme de jeu. A en oublier qu’un match de football reste, de chaque côté, l’histoire de onze jeunes hommes et d’un guide qui, ensemble, entrent sur le terrain pour jouer au football  durant quatre-vingt dix minutes et tout faire pour gagner à la fin.  Pour leur Président, pour l’honneur de leur club ou de leur pays, pour eux-mêmes et pour leur public. S’ils ont les moyens de le faire en produisant du spectacle, ils en sont toujours ravis. Sinon, tant pis. Après tout, on ne juge pas les vainqueurs.

 

Markus

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