Ode à Youri

N.B. : Cet article est une reprise du papier Les Oubliés : Youri Djorkaeff paru sur fautetactique.com le 28/09/11.

Snake.

Si vous avez aimé le football des années 1990, ce surnom doit certainement vous donner des frissons. Génial, élégant, surprenant, inimitable, talentueux, insaisissable, instinctif. Youri Djorkaeff, ce n’est pas seulement un joueur, c’est un concept. A tel point que pour beaucoup, snake ne veut plus dire « serpent » en anglais, mais juste Youri. Une trajectoire de tir reptilienne, un sang froid redoutable et un style unique. Pourtant, la France ne lui donne pas la reconnaissance qu’il mérite. Certes, la mémoire d’un pays ne répond à aucune logique et reste très inégale. En lisant cet article, certains d’entre vous auront le sentiment d’être trahi, pensant avoir fait le nécessaire pour maintenir vivement la mémoire de Snake, et d’autres se sentiront peut-être vexés. Ne vous sentez pas coupable, il s’agit simplement d’un hommage à un grand joueur dont la reconnaissance n’est pas, selon notre humble avis, en accord avec la carrière exceptionnelle.

Youri, c’est d’abord un type dont le prénom est donné après l’ouvrage (et le film) Docteur Jivago, histoire de dire que le monde du football n’est pas aussi cloisonné qu’on aimerait le faire croire. Fils de capitaine d’équipe de France, le petit Djorkaeff naît d’un mélange d’origines unique : moitié russo-mongole, moitié arménien. Connaissant le background de l’homme, le fait qu’il ait alterné sa première saison à Monaco avec son service militaire étonne finalement peu. Il deviendra un pro exemplaire, évidemment, faisant mentir le célèbre précepte disant que « les plus talentueux s’entraînent moins ». Un génie sérieux, quoi.

Surtout, le joueur Djorkaeff est inimitable. Si Messi a son Buenanotte ou son Piatti (gaucher de petite taille dont les chevilles peuvent tourner sur elles-mêmes et offrir des angles de dribbles impossibles), si Cristiano a son Nani, si Henry a son Rémy, personne ne peut oser comparer son style à celui de Snake. Quand Djorkaeff prend sa retraite, le monde du football sait que le style de Youri ne se reverra plus jamais. Et les six dernières années lui donnent raison : certains ont beau chercher des comparaisons avec Berbatov ou Benayoun, rien n’y fait. Trop classe et trop fort à la fois. Nous vous parlions de « rareté » dans notre article sur la beauté, Snake en est un très bel exemple. L’Histoire ne se répète pas toujours, à moins que dans quelques années…

Oublié ? Un peu ? Beaucoup ? Trop.

Malheureusement, il a vite été oublié. La France l’a oublié. En 2006, Youri prend sa retraite incognito, à sa façon, pas comme les autres grands de ce sport. Pas de conférence de presse douloureuse, pas de coup de boule, pas de contrôle positif. Tout naturellement, Djorkaeff raccroche après une dernière blessure. On est en octobre 2006 et le monde entier est trop occupé à pleurer la retraite du grand Zinedine Zidane pour se rendre compte de la perte qu’implique le départ de Snake. Zizou, le « Meilleur joueur de sa génération », disent certains. « Meilleur joueur de tous les temps », osent d’autres.

Sauf que si Djorkaeff n’avait pas été là, Zidane ne serait jamais devenu le mythe qu’il est aujourd’hui. Pas « certainement pas » ou « peut-être jamais », jamais. Quand la France se rappelle des Bleus qui étaient sur le toit du monde entre 1998 et 2001, elle rêve de Barthez dans les cages, Thuram, Desailly, Blanc et Lizarazu en défense, Deschamps en capitaine au milieu, et Zizou pour le jeu offensif. « Et puis il y avait Zizou devant… », entendons-nous souvent. Youri souffre d’un certain manque de reconnaissance. Lui qui reste bien plus discret que d’autres France 98, lui qui fait peu parler de lui et à qui nous pourrions seulement reprocher un talent musical discutable. Attention, Djorkaeff n’est ni sous-évalué, ni méprisé ni critiqué, mais sa contribution aux succès des Bleus est trop souvent oubliée.

Dans cette équipe de France plus rigoureuse que créative, Youri était bien LE joueur dont les moves faisaient rêver et dont les tirs cherchaient toujours la lucarne. Des buts toujours spectaculaires, de l’audace, du talent. Doué d’une précision animale, le jeu de Djorkaeff comportait un côté mystique : sans explication, tout ce que faisait Snake était différent, avec cette pincée de finesse et d’élégance qui l’a toujours caractérisé. Un joueur clutch, aussi. Zidane n’était pas aussi seul dans l’animation offensive nationale en 1995-2000 qu’en 2002-2006, loin de là.

Plus important que Zizou en Bleu jusqu’en 2000 ?

Sans oser répondre « oui », la question est parfaitement légitime (malgré les quatre ans de différence). Nous avons bien conscience du fait que chercher à savoir qui était le plus important entre Snake et Zizou chez les Bleus est un débat bien inutile, car cela impliquerait forcément des dépréciations de leurs performances respectives et nous préférons célébrer les grands joueurs qu’ils ont été. Et puis cela signifierait aussi qu’on ignorerait l’impact des autres, Pirès en tête. Néanmoins, c’est une erreur de déconsidérer l’influence de Youri Djorkaeff sur cette équipe des Bleus qui gagna tout ce qu’il y avait à gagner, et ces quelques lignes ont ainsi pour objectif de rappeler le rôle majeur qu’occupa Snake dans la période 1995-2000.

L’Euro 1996 aurait révélé le niveau de Zidane aux yeux de l’Europe ? Si la France se qualifie in extremis, c’est bien grâce aux buts de Djorkaeff face à la Pologne, l’Azerbaïdjan, la Roumanie et Israël. Dans un match crucial face à la Pologne au Parc des Princes, les Bleus obtiennent un coup franc à trois minutes du terme. Youri s’avance, prend son élan et sauve la tête d’Aymé Jacquet, et en passant l’histoire du football français. Un simple coup de pied arrêté, ce genre d’actions décisives qui consacrent les plus grands et les font entrer à jamais dans l’Histoire. Pour une action très similaire, Beckham sera peut-être anobli.

Quand la France se souvient de la pré-Coupe du monde 1998, elle rappelle avec plaisir le but de Zizou face à l’Espagne, lors du match d’inauguration du Stade de France. Comme un symbole, Zizou marque. Comme un symbole, il ne fait « que » reprendre le ballon qui vient d’échouer sur la barre transversale (puis le poteau !) après un tir de… Djorkaeff. S’il était écrit que Zidane marquerait ce but, il était peut-être aussi gravé que Snake ne serait pas celui qui associerait son nom à l’histoire de ce stade. Il faudrait aussi se rappeler de son but assommant face à l’Italie en 1997 (vidéo ; Zidane aussi buteur ce soir-là) et puis de son « aile de pigeon acrobatique » lors du trophée Hassan II au Maroc (vidéo). Youri est alors clairement le fuoriclasse de cette équipe de France.

En juin 98, avant le début de l’aventure de Footix, Djorkaeff est tout simplement le meilleur buteur des Bleus engagés dans la compétition (16 buts). Si l’équipe de France est réputée pour sa solidité défensive, Zizou est loin d’être le seul dépositaire du jeu offensif français. Le Mondial 1998, parlons-en. Souvent, nous pouvons lire ou entendre des commentaires sur le fait que Zizou soit passé à côté de sa Coupe du Monde (ses prestations avant la finale, évidemment). C’est faux, il a fait une coupe du monde en cohérence avec son niveau de l’époque, parfois brillant et parfois inconstant. Mais un autre meneur de jeu, portant le numéro 6, éclaboussait (aussi) le monde de sa classe. La talonnade pour Liza contre l’Arabie Saoudite, l’homme qui prend ses responsabilités et tire le penalty contre le Danemark, le génie qui délivre un bijou de passe de l’extérieur pour l’égalisation de Thuram contre la Croatie (vidéo, c’est toujours un plaisir), et enfin le pied droit qui tire ce corner à la 46e minute du 12 juillet 1998, c’est Snake. Pour revenir sur cette époque, Djorkaeff, qui jouait trequartista à l’Inter, a marqué plus de buts pour l’Inter en 101 matchs que Zidane pour la Juve en 212 rencontres.

Puis vient l’Euro 2000. Si la France compte des attaquants comme Henry, Anelka et Trezeguet, le meilleur buteur des qualifs (compliquées) de cet Euro est encore Monsieur Djorkaeff qui, diminué par une blessure lors de la compétition, marquera néanmoins contre la République Tchèque et contre l’Espagne.

Enfin, il n’y a pas besoin d’épiloguer sur ses succès en club, en France avec Monaco et le PSG, en Italie avec l’Inter, en Allemagne avec Kaiserslautern, en Angleterre avec Bolton ou encore avec les Metrostars (puis Red Bull) à New York. Dire qu’il est devenu une légende partout où il est passé suffira amplement.

Puisque Youri sera toujours aussi dignement discret, tâchons donc, nous – le public français – de rappeler avec cette même dignité que le numéro 6 de l’équipe de France devrait lui aussi être sacré.

Markus

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8 réflexions sur “ Ode à Youri ”

  1. Alala, mon favoris! Je me souviens encore, quand on lui passait la balle, on criai tous « C’est bon c’est Youri! » C’était gagné d’avance.
    Il pouvait tirer dans des trous de souris comme personne!

  2. Très bel article.
    Sur le mondial 98, faut pas oublier aussi que Zidane avait aussi été suspendu pour 2 matches et que c’etait bien Youri qui avait fait le boulot.

  3. Je savais que c’etait un bon joueur mais en voyant cette article je vois à quel point c’était un bon joueur. Encore un joueur Sous-Coté

    1. On pourrait pour leur flair et leur façon instinctive de « sentir » le jeu et le but. Mais leur positionnement est trop différent : dans les configurations actuelles du Bayern et de l’Allemagne, Muller ne touche pas assez de ballons et il n’a pas la projection de Youri.

      Merci pour le commentaire !

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