Protéger Pastore, un enjeu national

Octobre 2011. A peine une dizaine de matchs de Ligue 1 dans les yeux et Javier Pastore a déjà marqué six fois. Le trophée UNFP de meilleur joueur du mois de septembre lui revient alors justement, triste révélateur de l’injustice que subissent ses collègues. Il y a Pastore, et il y a les autres, Lisandro et Hazard compris. Pour décrire le talent argentin, les siciliens répètent en sanglots le même discours depuis six mois : « La classe non è acqua ». L’impact de El Flaco en Ligue 1 démontre bien que le talent ne se partage pas, il s’exhibe.

Collectionnant petits ponts et actions mêlant l’élégance et la force de l’Argentine de Darin, le cordobés se montre décisif face à Toulouse, Brest, Evian, Nice, Montpellier et Lyon. Le tout malgré une préparation physique estivale de dix jours, la fatigue d’une Copa América, l’adaptation à une nouvelle culture du football, la barrière de la langue, le système de Kombouaré. Et surtout malgré la pression des snipers français prêts à dégainer un headshot au moindre écart. Javier déroule, assassine Lyon au silencieux et détruit Montpellier au fusil à pompe. Presque trop facile. Puis, Pastore enchaîne trois matchs médiocres. Et là, c’est le drame.

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C’est indéniable, Pastore a été mauvais sur certains matchs et sur de nombreux bouts de matchs cette saison. Inconstant sur quatre-vingt dix minutes, parfois transparent durant une demi-heure, le génie a montré certaines limites. Que ce soit dû à son niveau intrinsèque ou alors à son placement dans la formation parisienne, le débat reste ouvert. Mais peu importe, l’essentiel est ailleurs. Comme Zlatan au même âge, comme le jeune Zizou ou encore Cristiano à ses débuts, Pastore est encore en train d’apprendre. S’il était écrit que ces joueurs allaient tous devenir des grands Jedi, ils ont pris leur temps pour apprendre à maîtriser la force. Et Ancelotti semble avoir bien défini sa stratégie, comme prévu. « Quand Pastore est entré, le rythme et la qualité de jeu se sont améliorés », disait Carlo dimanche soir après le duel contre Montpellier. On a tous vu les vingt minutes de Pastore et ses quelques contrôles ratés : ce que dit le Mister est loin d’être évident. Carlo protège son génie avec brio. Reste à voir si les médias français, qui ont eu faux sur toute la ligne jusque là, sauront suivre Carletto sur la route de l’intérêt général : protéger Pastore à tout prix.

Tout faux à son arrivée en doutant ouvertement de sa valeur, puis ensuite en gesticulant au moindre petit pont, et enfin en le critiquant durement lorsqu’il connaissait des difficultés. Trop d’erreurs pour un enjeu si capital. L’arrivée de Pastore en France, le test ultime pour notre championnat : une opportunité fabuleuse de grandir vite, non seulement derrière ce PSG ambitieux, mais aussi en ouvrant nos portes à de jeunes joueurs cherchant à confirmer dans un championnat où la pression est moins importante que chez nos voisins. Il y a un sacré coup à jouer. Est-ce qu’un « beau joueur » peut réussir (facilement) ici ? Est-ce qu’un jeune talent international peut vraiment apprendre sans (trop) souffrir ? Et surtout est-ce qu’une telle star peut prendre du plaisir dans notre championnat ? Après six mois, il semble que non. Et ce n’est sûrement pas de la faute de l’artiste.

Les médias français ont simplement oublié de faciliter l’adaptation de Pastore. Il aurait fallu une mise au point dès le départ : Pastore n’est pas un colon venu en France pour faire le malin, voler la vedette à nos champions français ou encore prendre notre argent (qui n’est pas le nôtre, d’ailleurs). Pastore vient pour devenir un champion et, par la même occasion, faire briller le football français en Europe. Gagner des titres, acquérir de l’expérience, grandir, et nous avec. A partir de là, pourquoi tant de doutes, de rumeurs de rivalités dans le vestiaire et de tentatives de déstabilisation ? Il aurait fallu être clair : « Javier, tu es le bienvenu, fais comme chez toi tu as carte blanche, on sera là dans les bons et les mauvais moments. Merci d’avoir choisi notre championnat ». Attention, il n’est pas dit que n’importe quel joueur proclamé star quelque part doit exiger un respect sans conditions à la France du football, et d’ailleurs des échecs par problèmes d’adaptation ou par manque de niveau sont souvent arrivés dans notre championnat très exigeant. Ayant un génie entre les mains, les médias devraient tâcher de le faire briller quand l’eau est calme, et de le protéger quand les premières vagues s’élèvent.

Oser la passion

Il faut dire aussi que Pastore a involontairement touché l’orgueil de tout un pays – qui plus est peu hospitalier avec les talents étrangers ces temps-ci – prêt à s’indigner dès la première insolence. Pastore place des petits ponts en veux-tu en voilà et fait croire à tout le monde que c’est facile. Les plus susceptibles se sont sentis offensés, forcément ! Riche, talentueux, beau gosse, Pastore est une cible de choix. Il doit échouer, sinon c’est louche. Quelque part, les médias français n’attendaient que ça, de le voir mauvais, de le voir lent, de le voir échouer. Par peur, sans doute. Avoir une star du football dans notre championnat, cela serait trop compliqué à gérer ? Cette fameuse crainte de devenir grand, cette autosatisfaction dans le médiocre, dans le connu, il est temps de s’en séparer. Il n’y a pas d’autre option valable que de prendre le risque de protéger Pastore coûte que coûte, quitte à le voir échouer. Pour gagner un pari, il faut d’abord oser le prendre.

Le jeu de El Flaco a même provoqué des débats. Le supporter français peut être exigeant, mais entendre dire que l’artiste Pastore n’est pas assez accrocheur dans un pays qui fait passer Nadal pour un boucher, cela fait sourire. Refuser à tout prix de tomber amoureux des joueurs qui jouent en marchant et qui font gagner leur équipe sur des coups de génie, c’est renier l’essence du football, le sport aux 0-1 injustes. Un peu de romantisme ne nous ferait pas de mal. Demander à Pastore de faire le pressing, et puis quoi encore ? En vouloir à Pastore de ne pas courir assez, c’est un peu comme reprocher à l’acteur principal d’un film de se reposer entre les prises.

En fait, cet accueil maladroit est la confirmation de ce que l’on savait déjà : en France, il n’existe ni ce respect qu’ont les Anglais pour les professionnels, ni cette admiration des Italiens pour les calciatori et encore moins cette folle passion du football qu’ont les Espagnols. Chez nous, le footballeur n’est ni un professionnel, ni un chevalier et encore moins un héros. Sans vouloir dresser un sombre tableau de la situation du ballon rond dans notre pays, la France (d’aujourd’hui) n’aime pas tant que ça le football et le sport en général, et il est d’usage courant de se permettre de remettre en cause gratuitement un professionnel sans choquer personne. Malgré cela, la base de footeux a toujours été suffisante pour faire naître de très belles histoires, du Reims de Kopa aux duels Paris-Marseille des années 90, en passant par les Verts de Platini. Alors faisons en sorte de réunir les conditions de création d’un joli conte en ces années 2010, et protégeons Pastore.

Savoir gérer les grands joueurs

Forcément, un jeune joueur qui met l’Europe à ses pieds est un sale gosse. Autrement, ce serait louche encore une fois. « Encore jeune et immature », dit Antoine Kombouaré. L’homme, sans doute. Et le joueur ? En accordant plus d’importance à son système de jeu, AK a relativement gâché le joueur et complètement frustré l’homme.

En Ligue 1, il nous manque encore cette aptitude à traiter, gérer et faire jouer les fuoriclasse. Les mettre dans les bonnes conditions, en prendre soin, admirer leur talent et respecter leur travail. Tout ce qui fait que Ribéry s’éclate en Allemagne et que Ben Arfa se voit offrir une occasion d’exploser outre-Manche. Il s’agit de prendre du recul, et Ancelotti est un expert en la matière. Tout le monde n’est pas Cristiano ou Eto’o, capables de s’imposer dans n’importe quel vestiaire et sur n’importe quelle pelouse. Certains de ces top players ont besoin d’un traitement particulier. Il faut parfois leur faire la place qu’ils ne savent pas se créer tout seuls, et la réussite de Messi au Barça en est l’exemple le plus grandiose.

Ce discours ne s’arrête pas aux stars étrangères, peu nombreuses finalement. Les grands joueurs français ne sont pas non plus restés longtemps au pays. Ils sont même étonnamment peu nombreux à être revenus, et encore moins nombreux à avoir été heureux de revenir. Trop souvent, les grands joueurs assez courageux pour revenir sont accusés de venir pour rouler des mécaniques et récolter les chèques. Ils ont gagné de l’argent sans payer leurs impôts en France, ils sont forcément très méchants ou très bêtes, voire les deux. Trezegol en est à son troisième club depuis son départ de la Juve, et on ne peut que constater qu’il s’éloigne de plus en plus de l’hexagone (Espagne, Qatar, Argentine), et pas forcément pour l’argent.

Quitte à mettre notre orgueil de côté, l’arrivée de Pastore aurait dû déclencher une métamorphose. Oui, un club français a déboursé 42M€ pour se payer un simple joueur de football. Jeune, étranger, ne parlant pas français, bref, avec tous les défauts du monde. L’occasion de s’adapter, de se montrer et de grandir, enfin. Malgré des débuts houleux, ce n’est pas trop tard et Ancelotti pourrait bien assumer un rôle de guide, à condition que la presse ne prenne pas en grippe El Flaco dans le cas de performances décevantes dans les semaines à venir. En France, les joueurs des autres championnats européens ont longtemps été adulés pendant que les « locaux » étaient méprisés. En faisant le choix de la Ligue 1, Pastore nous a offert une belle opportunité de bouleverser les mentalités. Ne prenons pas le risque de la gâcher. A moins que certains croient encore que notre championnat sortira gagnant d’un échec de Pastore…avant de le voir exploser à Chelsea sur Canal + Sport, un sourire médiocre aux lèvres.

« Exilé sur le sol au milieu des huées, ses ailes de géant l’empêchent de marcher ». Sans protection, notre Albatros risque bien de s’envoler vers d’autres cieux…

Markus

8 réflexions sur “ Protéger Pastore, un enjeu national ”

  1. Je comprends tout à fait le point de vue et je suis même assez d’accord sur pas mal de points. La France n’est pas un pays de foot. Seule la passion peut changer la mentalité des footeux, mais pour ce qui est du grand public c’est peine perdue.

  2. Très bon article. Vous avez saisi, je pense, le mal français. Cette fameuse « auto-satisfaction dans la médiocrité ». Le fait que Christian Gourcuff (que je respecte par ailleurs) soit cité en exemple à tout bout de champ est révélateur de cette mentalité de petit. Lui qui n’a jamais rien gagné et qui fait la gueule à tout bout de champ en osant dire que « Cristiano Ronaldo n’est pas un joueur de foot »… Il me fait penser à ces médiocres cinéastes français, manquant totalement d’ambition, qui crachent sur Spielberg dans leur salon et lui réservent une standing ovation quand il se pointe aux Cesar. C’en est désespérant. Il n’y a qu’à voir l’accueil exécrable réservé à Lugano qui n’a même pas eu le temps de faire quoi que ce soit et qui se retrouve catalogué parmi les chêvres et moqué par des joueurs de Locminé… Même si je le trouve somme toute décevant depuis qu’il est à Paris, je pense qu’un joueur de sa stature, de son tempérament et de son état d’esprit mérite un meilleur traitement.

  3. Pour éviter de rester trop Parisiano parisien, la manière dont a été traité Lucho (surtout quand on voit ce qu’il fait depuis qu’il est revenu à Porto) est un autre sommet de mesquinerie typiquement français.

    1. Très bien vu pour Lucho effectivement. Tant que ce genre de choses arrivera, on aura des difficultés à créer du jeu et du spectacle. Le public français adore voir échouer tout ce qui brille (cf. le cas Lugano). Peut-être que la possible descente de Lorient en Ligue 2 nous fera comprendre que le concept gourcuffien « dépenser de l’argent c’est être méchant / défendre c’est mal » a certaines limites…

  4. « Exilé sur le sol au milieu des huées, ses ailes de géant l’empêchent de marcher ». Sans protection, notre Albatros risque bien de s’envoler vers d’autres cieux…

    Magnifique et efficace, Javier est un ange venu illuminé le PSG et le football français.

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