FT y était : L’autre Madrid

 Rayo Vallecano – Getafe CF, 16h00, 12 février 2012, Estadio de Vallecas, Madrid

A un quart d’heure du début de la rencontre, les joueurs écoutent les dernières consignes du Mister dans les vestiaires, les ramasseurs de balles font le spectacle en jonglant sur la pelouse gelée de l’Estadio de Vallecas et les Bukaneros, les Ultras rayistas, agitent leurs drapeaux en rugissant un premier « A las armas !». La tribune latérale Nord profite d’un petit bain de soleil pendant que la tribune Sud gèle sous les rafales d’un vent glacial. C’est le moment que choisit le speaker du Rayo pour faire passer un message de paix avant le derby :

« Veuillez accueillir chaleureusement les supporters de l’équipe du Getafe CF (bronca du public). Nous vous rappelons que le football n’est qu’un sport, il exige donc un fair-play irréprochable à l’intérieur et à l’extérieur du stade, et ce peu importe le résultat final (bronca). Nous vous rappelons qu’après tout, ceci n’est qu’un jeu ! Et maintenant, je veux un tonnerre d’applaudissements pour notre public, les supporters de notre Rayo de Vallecas, qui forment certainement le meilleur public du monde ! » Avant d’ajouter : « Encore une fois, n’oubliez pas que le football est un jeu (bronca). »

Bienvenue dans le quartier de Vallecas, au sud-est de Madrid. A huit kilomètres du Bernabéu et de la Castellana. A cinq kilomètres de la Plaza Mayor. Et à cinq cents mètres de la station de métro Buenos Aires. Un autre pays ? Non, un autre monde. Celui du Rayo Vallecano, « le club des hinchas les plus anarchistes, les plus bourrés et les plus antifascistes ». FT a eu l’honneur et la chance de prendre place dans la Tribuna Alta de l’Estadio de Vallecas pour un match de football historique. Non pas pour un score en double digit ou encore un but venu des étoiles, mais tout bonnement parce qu’il s’agissait là du premier derby Rayo Vallecano-Getafe Club de Futbol à être disputé en première division au stade de Vallecas. Deux clubs dont l’Histoire ne se « récite » pas à travers des palmarès, mais se « conte » bien à travers des belles histoires, que FT a voulu vivre le temps d’un après-midi d’hiver.

Les rivalités madrilènes

On avait analysé les relations entre colchoneros et madridistas dans l’article Atlético de Madrid, un Señor Club, cette rivalité entre « les pas forcément pauvres » et « les pas forcément riches ». Là, on n’a pas cette problématique de différenciation : le Rayo contre Getafe, c’est des pauvres contre des pauvres. Des clubs amis, voire alliés dans leur lutte contre les grands de la Liga ? Non, car pour les Rayistas, les Getafenses sont des vendus. Racheté par le Royal Emirates Group, le club de la banlieue sud a définitivement pris le chemin de la mondialisation, symbolisé par son sponsor le grand méchant Burger King. Sans oublier le fait que Getafe soit devenu la réserve du Real Madrid, l’antichambre entre la Castilla et le Bernabéu. Là où Angel Torres, Président du club et socio merengue, a fait passer Soldado, Parejo, Granero, Sarabia ou encore Ruben de la Red. De son côté, le Rayo a plus d’affinités avec l’Atlético. D’ailleurs, les prêts de Joel et Diego Costa font même penser à une nouvelle alliance, fournissant le minimum requis au Rayo, c’est-à-dire un bon gardien et un bon attaquant. Madrid est divisée en deux, et ses murs sont devenus la scène d’un joli deux contre deux urbain.

Une alliance mise en évidence par la façon dont les vallecanos parlent de l’Atlético. A Madrid, quand on parle des rojiblancos, on dit « los del Atléti » ou alors parfois « el Atlético ». Comme si l’on parlait d’un éternel petit frère, de façon affective. Que l’on soit madridiste ou rojiblanco, l’Atlético reste le plus petit des deux et le concept est bien intégré dans le langage madrilène. A Vallecas, « là-bas » dirait-on, il y a trop de respect pour les colchoneros pour dire autre chose que le nom complet. Dans les gradins on entend : « Diego Costa il ne vient pas de n’importe où mec. Le gars jouait au Club Atlético de Madrid, pas à l’Herculés ou à Murcia ». Peu étrangement, ce respect va faire un tour quand il s’agit de parler du Real Madrid. Les chants « Real Madrid puta » et « Qui ne saute pas est Madridiste » se répètent, et les écharpes « Anti-Madridista » ont un grand succès. Un rayista ayant fait l’espion cet hiver au Bernabéu raconte ce qu’il a vu de l’autre côté de sa planète : « Au Bernabéu, tu sais ils ont du chauffage. Mais ce que les gens ne savent pas, c’est que du coup ils perdent de la lumière. Ils ont moins d’éclairage, c’est con hein. » Subtil.   

Entre les habitants du Calderon et du Bernabéu, si on ne se joue pas la suprématie de la ville comme à Milan ou à Buenos Aires, on se bat pour savoir quel est le plus beau club. Le plus noble, le plus soutenu, les plus belles couleurs. Entre le Rayo et Getafe, il n’y a pas de banderole « cherche rival digne d’un derby » et on joue un titre bien plus simple à définir : celui de troisième club de la capitale. D’ailleurs, selon le capitaine rayista Michel, « Même en deuxième division on n’a jamais considéré que l’on était inférieur à Getafe. Ils font les choses bien depuis quelques années, mais leur poids historique dans la Comunidad de Madrid n’a rien à voir avec celui du Rayo ». Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 87 années d’existence contre 28 seulement.

Treize années en Primera pour le Rayo, marquées par un séjour inoubliable de quatre semaines en tête de la Liga en 1999/2000. Et huit années seulement pour le Getafe CF, mais des années 2000 extraordinaires. Une première finale de Coupe du Roi en 2007 (perdue contre Séville), après avoir renversé une demi-finale considérée comme perdue contre le Barça (5-2 au Camp Nou et le fameux but maradonesque de Messi, puis 4-0 au Coliseum), puis une seconde l’année suivante, perdue cette fois-ci face à Valence. En 2008, les azulones surnommés « EuroGeta » vont jusqu’en quarts de la Coupe UEFA, où ils tombent au bout du suspense face au Bayern. « Ils auraient pu nous humilier, Getafe méritait de gagner », admettra même Ottmar Hitzfeld à la fin de la rencontre. Pour résumer, Getafe se construit sereinement quand le Rayo tâche de survivre financièrement d’année en année.

Vallecas, le village dans la ville

Généralement, plus l’on s’écarte du centre-ville, plus on s’attend à tomber sur des quartiers résidentiels avec de moins en moins d’activité. Vallecas est donc d’abord une surprise tant le quartier donne l’impression d’être à lui seul un pueblo. Vallecas a son propre centre-ville, son propre stade, ses propres quartiers résidentiels. On ne serait même pas surpris d’y voir débarquer un shérif. Ce n’est pas une extension de Madrid, la capitale s’est développée jusqu’à Vallecas sans en altérer l’identité. C’est donc dans un quartier animé, populaire et vivant que l’on met les pieds. Les bâtiments sont très peu élevés, les cervecerías omniprésentes et les Audi de la Castellana ont disparu. Etrangement, le métro est presque vide, et il le restera également à la fin du match. Tout le monde vient à pied.

Le stade se trouve sur le même trottoir que la bouche de métro. On se retourne, et on voit ça : des murs très gris, du béton très vieux, des panneaux publicitaires des années 90 et des affiches de combats de boxe locaux. On achète l’attirail complet « patatas-pipas-cerveza » et on rentre dans l’enceinte. Là, le noir complet. Les cages d’escalier ne sont pas éclairées, et seule la peinture rouge de certains murs nous permet de nous y retrouver. En montant, on est frappé de voir un handicapé monter seul les trois étages du stade, se reposant sur ses deux béquilles et sa foi vallecana. Pas d’escalators bernabéusques, pas d’ascenseurs. Le type refuse notre aide avec un sourire. Si ce mec a réussi à monter seul la centaine de marches qui mènent à la Tribuna Alta, alors il est certain que le Rayo Vallecano se maintiendra en Primera cette saison. On s’assoit, nos sièges sentent la deuxième division et on respire les premières fumées de « peta ». De la bonne bouffe, une odeur de joint et un bon vieux stade, Vallecas propose du vrai football.

Ici, on ne s’embête pas avec la géographie. Pas de Fondo Sur ni de Fondo Nord, tout simplement parce qu’il n’y a en fait qu’un seul Fondo, toujours rempli par son millier d’ultras, qu’il fasse -3 ou 40 degrés, en Segunda B ou en Primera. « Hasta la victoria siempre », est-il écrit sur ses murs gris. En face, Groupama. Un panneau publicitaire couvre le mur qui protège la cage opposée, côté Est. Comme à Lorient, exact. Sauf qu’on ne s’embête pas à dessiner des supporters fictifs, trois tribunes suffisent amplement pour donner une âme à ce stade vintage

L’échauffement se fait avec les ramasseurs de balles, de sept à huit ans, qui remontent dans les tribunes une fois l’ouverture du score acquise. « Puisque le Rayo est en train de gagner, on n’a pas besoin de beaucoup de ramasseurs de balles », disent-ils une fois assis dans leur tribune aux côtés de leur père. On dirait un peuple en guerre. Tous les coups sont permis. On pourrait se demander d’où vient la force de persuasion de tous ces pères qui ont su convertir leurs fils et filles aux couleurs rayistas, alors que le choix du Real et de l’Atlético aurait été évident pour des jeunes madrilènes en quête de rêves et de satisfactions. En fait, pas du tout, pas un seul discours ni une seule fessée. On naît dans le quartier de Vallecas avant de naître à Madrid. Le quartier a d’ailleurs une identité si forte que certains osent l’appeler « la République de Vallecas ». Pas besoin d’être sociologue pour voir qu’en descendant de la station Portazgo, on atterrit dans un quartier populaire. La classe ouvrière y a élu domicile à la fin du XIXe. L’extrême gauche, la vraie. On pouvait compter plus de dix drapeaux républicains flottant dans le stade ce dimanche. Ici aussi, « le monde de la finance » est l’ennemi public numéro un.

 

Les acteurs

Très souvent cette saison à Vallecas, c’est Michu qui fait la différence. Celui qui jouait encore milieu de terrain la saison dernière au Celta a déjà planté onze buts en Liga cette saison. Le déhanché de Forlan et un jeu calqué sur celui de Trezeguet, Michu est un renard. A ses côtés, Diego Costa nous ferait croire que l’Atlético n’avait pas besoin d’acheter Falcao cet été. Revenu après six longs mois de rééducation, le brésilien a accéléré et déménagé les défenseurs banlieusards, comme un taureau qui sortirait de six mois d’enfermement. « Son jeu n’est pas aussi triste que son visage, il va nous aider lui », entend-on dans les gradins. Et puis la sensation de la première partie de la Liga BBVA 2011/2012 : Lass. L’autre Lass, le petit Lass, le jeune Lass, appelez-le comme vous voulez, mais le jeune guinéen régale Vallecas de ses crochets et de ses feintes « félines» depuis six mois.

Du côté des getafenses, les étincelles viennent principalement du marocain Abdel Barrada, formé au PSG et arrivé la saison dernière dans la réserve des madrilènes. Etonnamment mature dans son jeu, Abdel sait dribbler et accélérer, mais surtout il sait la donner vite, dans les pieds, et sans excès. Ses centres sont toujours justes et intelligents, ses coups de pied arrêtés toujours dangereux. C’est vrai qu’il fait penser à Nasri, en plus costaud au même âge, et peut-être un poil moins rapide. Si son coach a loué la qualité de ses coups-francs cette semaine, on préfère souligner son intelligence et sa lucidité. Le mec pense le jeu, tout simplement. Devant, Miku accélère sur les côtés et le champion d’Europe Dani Güiza attend impatiemment des bons ballons sous les « Retírate ! Retírate ! ». Surtout, les azulones sont devenus une équipe « solide », capable de battre le Barça à domicile (1-0, corner) et d’aller chercher le nul n’importe où en Espagne.

Tous les derbys, même les nouveaux, ont leurs petites histoires. La première de ce tout premier derby est révélée par As ce samedi : Joel, gardien prêté par l’Atlético au Rayo et titulaire ce dimanche, est un socio de Getafe. Déjà un traître…

Le match en soi

Le maillot de River fièrement collé à la poitrine, les joueurs rentrent sur la pelouse. Le premier quart d’heure est  la continuation de l’échauffement. « Un terrain impraticable », « un vent diabolique », les entraîneurs avaient prévenu tout le monde. Barrada montre tout de même qu’il peut effacer trois rayistas en deux dribbles, le pressing de Diego Costa est tel que tout le monde prend pour acquis qu’il sortira à la mi-temps, et les rafales de vent désespèrent Güiza, incapable d’en toucher une.

A la vingtième minute, les Rayistas dévoilent leurs banderoles en protestation contre la dernière mesure de leurs dirigeants : faire payer aux abonnés les places des deux matchs contre le Real et le Barça. Revendication logique, semble-t-il. On a du « Aficion obrera, directiva basurera » (un public ouvrier, des dirigeants éboueurs), du très bon « Chamartin = € y $ ; Vallecas = y ☇ » ou encore du « Basta de abusar a la aficion ». On s’attend à voir Arlette Laguiller entrer sur la pelouse pour donner un discours sur la soumission du prolétariat et la lutte des classes, mais non, rien. A la fin de la rencontre, Sandoval donne son opinion à propos de ces mesures : « Etant donné l’état de l’économie, il faudrait chercher un autre moyen pour éviter que les gens payent. Ils devraient faire quelque chose pour que ce terrain devienne La Bombonera de l’Espagne. Il faut prendre soin du public, car c’est le plus grand actif qu’a le club, et c’est grâce aux supporters que l’équipe a tiré la charrette la saison dernière. » Légitime, donc.

A la 34e minute, suite à un coup-franc mal dégagé, Michu, en position de hors-jeu, s’y prend par deux fois pour tromper Moya. La célébration d’un but en dit souvent long sur un public et son stade. Ici, pas de bombes artisanales ni de fumigènes. En tout cas, pas aujourd’hui, faute de moyens sans doute. Car le stade explose, mais de joie. On s’embrasse, on saute de joie, on serre les poings et on rêve éveillé. Le Rayo était destiné à vite redescendre en deuxième division cette saison. Après avoir remonté un match difficile à Saragosse la semaine dernière, le Rayo est à nouveau en train de battre un concurrent direct au maintien. Le signe qui trahit ce côté loser que l’on ne changera jamais ? La sono lance un Gonna Fly now façon Rocky plein de déglingue. Honnêtement, on dirait que tout le quartier de Vallecas vient de remporter la Coupe du monde. La célébration dure trois bonnes minutes. Pas assez, doivent se dire les rayistas, qui viennent de passer huit ans en Segunda et savourent le moment comme il faut. Sur l’action suivante, Mané stoppe irrégulièrement Piti qui filait seul au but. Carton jaune, seulement, Getafe a très chaud et ne s’en sort pas face au vent.

A la mi-temps, le public (et non le club, c’est précisé) rend un bel hommage à Angel Luis Moron, ancienne gloire du club des années 1980, à l’époque en deuxième division. Alors que toute la latérale Sud va se réchauffer comme il peut en trouvant une place au soleil, la voix du speaker résonne à nouveau dans le béton vallecano : « Nous sommes 9500 ! Merci ! ». On peut en rire, mais 10 000 hommes pour un seul quartier par -3°, c’est beau. Un concours Coca-Cola a lieu. C’est drôle d’avoir la marque américaine pour sponsor officiel d’un club aux revendications communistes. Les couleurs, sans doute…

La seconde période démarre et les Bukaneros font résonner le chant « A las armas ! Somos de Vallecas ! Y vamos a ganar ! » jusqu’à Getafe. Non, l’OM n’a rien inventé. Le vent a baissé d’intensité, le soleil disparaît peu à peu, et le Rayo Vallecano domine toujours les débats. Quand on dégage la sphère au loin, Diego Costa se débrouille toujours pour mettre le pied dessus, et quand on construit, Michu impose sa taille et obtient des fautes. Bilan, le Rayo impose son rythme.

A la 61e, Diego Costa hérite une fois de plus d’un long ballon sur le côté droit, le transforme une fois de plus en situation dangereuse, et se fait faucher par Michel. L’arbitre de touche est à deux mètres de l’action, et l’arbitre n’hésite pas une seule seconde : rouge direct. Le joueur getafense s’en va dans le tunnel menant aux vestiaires, situé juste en-dessous du Fondo des Ultras, qui lui souhaitent un bon dimanche : « Adiós hijo puta adiós ! ». Un assistant du coach azulon Luis Garcia se fait aussi prier de rentrer aux vestiaires. Certainement une stratégie pour être plus rapidement au chaud.

Cinq minutes plus tard, après un joli mouvement sur le côté gauche, amorcé par le très en vue Casado, le ballon se retrouve sur l’aile droite, un milieu de terrain chauve centre, hors-jeu encore une fois, et but. Diego Costa, logiquement. 2-0, une ovation pour le brésilien plus tard et le match se termine. Le Rayo a poussé Getafe dans les cordes, l’arbitre s’est chargé d’achever les banlieusards, ce qui n’a pas empêché tout le stade de l’insulter de la première à la dernière seconde, sans savoir ce qui s’était vraiment passé. Voilà pourquoi on sera toujours mieux au stade que devant la télé, à fustiger l’arbitre derrière nos supers ralentis ou autres caméras araignées. De toute façon, même si on leur montrait les images, les vallecanos n’arriveraient jamais à croire qu’on les a aidés à remporter un match. Eux qui ne peuvent compter que sur eux-mêmes, eux qui ont passé leur vie à faire un lien entre préférences du comité arbitral et Chamartìn. Les joueurs azulones rentrent dans leurs vestiaires sous des « Retourne en Segunda B, en Se-gun-da B ! ». Le Rayo peut affirmer fièrement qu’il est le troisième club de Madrid. Et Joel n’a pas eu à faire une seule parade, le traître s’en sort sain et sauf.

Les stats du match ? Huit cartons jaunes et un rouge. Un premier derby serein qui commence sur de bonnes bases : un froid polaire, un vent océanique, un jeune brésilien qui brille, deux buts marqués en position de hors-jeu et une expulsion grotesque. Une nouvelle page de l’histoire de ces deux clubs s’est écrite en ce dimanche après-midi. Qui sait, peut-être une nouvelle page de l’histoire de Madrid ?

 

 

Markus

 

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