FC Valence : Emery-day I’m Shufflin’

Si le FC Valence est le dernier club à avoir empêché les deux géants de gagner la Liga, la gestion brillante de Unai Emery Etxegoien nous donne toutes les raisons de croire qu’il sera aussi le premier à le refaire. Plongés dans une crise financière sans précédent, « los Che » étaient destinés à couler… mais par miracle, Emery maintient l’espoir d’instaurer un jour un Big Three en Espagne. Portrait du manager qui a trouvé la formule pour remplir à la fois le stade et les caisses de son club. Et la salle des trophées, dès cette saison ?

La croissance malgré la crise

Le FC Valence est un club bâtard. La ville, fondée par le fils de Marcus Brutus, n’a jamais vraiment su où se mettre dans la hiérarchie des cités espagnoles. Troisième agglomération du pays avec 1.8M d’habitants, Valence reste derrière les Séville, Saint-Sébastien, Cadiz ou même Tolède en termes d’Histoire. Le raisonnement s’applique aussi logiquement au club : moins prestigieux que l’Athletic Bilbao et moins titré que l’Atlético Madrid, le Valencia Club de Futbol est pourtant bien le troisième club espagnol en termes de points gagnés en première division. Et ce ne sont pas les dix dernières années de Liga qui vont remettre en question cette troisième position. Avec deux titres et cinq podiums (titres compris), los Che sont loin devant Séville, Villareal ou encore le Depor. Et distancer le groupe des seconds couteaux que sont Bilbao, l’Atlético et Séville, c’est justement l’objectif du club, qui s’était donné dans les années 2000 le défi de rejoindre les deux géants Madrid et Barça afin d’instaurer un Big Three façon ibérique. Jusqu’à que…

Le soleil, le peuple, les infrastructures : Valence avait toutes les raisons du monde pour  voir l’avenir en rose (ou en orange). Puis vint la crise. De rêve et ambition, les mots-clés se transformèrent en survie et court terme. Pour décrire la situation financière actuelle du FC Valence, il suffit d’évoquer la construction du fameux « nouveau stade ». En 2006, le club choisit un projet destiné à doter la ville d’un stade de 75.000 places, rien que ça. Fini le Mestalla des années vingt et ses 55.000 places : le FC Valence a bien l’intention de sortir de l’ombre des deux géants madrilène et barcelonais. On était en 2006. On est maintenant en 2012, et les travaux, interrompus pendant trois ans, viennent à peine de reprendre en novembre. Vers 2014, disent-ils avec optimisme, Valence aura un splendide Nou Mestalla. Amen.

« Heureusement », Valence connaît les crises. En 1957, la ville subit une inondation record, recouvrant par plus de quatre mètres d’eau certains quartiers de la ville. Dans cette Espagne d’un autre millénaire, les aides ne viennent pas. Sans aide, le maire de l’époque parvient tout de même à réunir les efforts financiers nécessaires pour détourner le fleuve Turia. Un véritable tour de magie : la fameuse Cité des Arts et des Sciences (qui fait aujourd’hui la réputation de la ville) se trouve d’ailleurs à l’endroit où reposait à l’époque le Turia. Le sauveur s’appelle aujourd’hui Unai Emery et le miracle a été de vendre successivement David Villa, Raul Albiol, David Silva et Juan Mata et de s’améliorer de saison en saison. Chaque été, c’est la même recette : on vend la star, on ne renouvelle pas les contrats juteux, on achète jeune et méconnu, et enfin on prie pour que Emery fasse des miracles. Et ça marche ! Enchaînant qualifications en Champions League sur bons parcours en Coupes, Emery fait tout et n’importe quoi pour remplir les caisses de son club. Jusqu’à affirmer que l’Europa League, on ne la joue pas, on la gagne. Tout un programme.

Vendre beaucoup, et gagner toujours : mais comment font-ils ? Depuis l’arrivée de Emery, Valence opère un recrutement des plus intelligents d’Europe, basé sur une stratégie a priori simple. A défaut de pouvoir fichar les cracks accueillis par Mourinho et Guardiola, Emery signe petit mais beaucoup. Rien n’est laissé au hasard, il ne s’agit pas d’un flair inné, mais plutôt d’une méthode efficace. Cet été neuf joueurs débarquent pour 30M quand quatre autres partent pour 40M. L’opération symbole ? En 2010, Villa part pour 40M et Soldado débarque pour seulement 10M. Valence peut se tromper, mais Valence le sait et Valence anticipe. Cette saison, Canales s’est fait les croisés, Piatti a connu un rendement ridicule pendant quatre mois et Parejo n’a joué que cinq matchs, et pourtant… Pour une erreur de recrutement, une autre promesse passe un cap. Rami et Victor Ruiz ont assuré, Feghouli a répondu présent, Soldado assume son rôle de leader et Jonas s’impose comme un très bon joueur de football. La nouvelle star, c’est Jordi Alba, qui vaudrait paraît-il déjà une bonne trentaine de millions…

D’autres clubs s’étaient déjà essayés aux politiques de recrutement low-cost. Le PSG de Colony s’y était aventuré, en engageant des vétérans (Giuly, Makélélé, Coupet) censés guider les plus jeunes vers « l’habitude » de la gagne. A Valence, on fait le contraire : on achète des jeunes joueurs pas chers et on leur donne toutes les responsabilités. Albelda est d’ailleurs le seul trentenaire qui joue régulièrement depuis le départ du mythique Marchena à Villareal. Arsenal aussi fait dans le cheap depuis bientôt dix ans (à lire, l’article « Arsenal : l’explication d’un échec »). Mais il y a une différence de mentalité importante : tandis que Valence assume parfaitement le fait d’être en crise et a fait comprendre à ses socios la nécessité de cette politique de survie lors des prochaines années, Arsenal donne l’impression de se faire des bénéfices dans le dos de ses fidèles. Avec un gain de 6M£ en moyenne chaque été depuis 2006, Arsenal se refuse d’investir, par manque de fonds dû à la construction de l’Emirates ou par souci éthique (Wenger le moraliste qui s’opposerait aux gros transferts).

Manuel Llorente peut sourire, son club a beau avoir eu la gestion la plus foireuse qui puisse exister pour un grand club européen, il est toujours troisième et placé en Europe. Il s’en sort bien le salopard.

Des airs de José

André Villas-Boas The Special Two, Leonid Slutsky le Mourinho russe, Sandoval le Mourinho du pauvre, et même Viktor Goncharenko le Mourinho biélorusse ! Aujourd’hui, il suffit d’avoir une dégaine jeune et dynamique, de savoir répondre aux journalistes et d’avoir une carrière de joueur moisie pour être comparé au grand José. On n’en fait pas des tonnes sur Unai Emery, 40 ans, et pourtant le basque pourrait bien être l’entraîneur qui se rapproche le plus du Mou dans sa façon d’aborder son vestiaire et ses matchs.

« J’ai un niveau élevé de confiance et de sécurité ».

Formé à la Real Sociedad, Unai joue seulement quelques matchs en Primera et passe la grande partie de sa carrière en Segunda. A 33 ans, il se retrouve à jouer pour Lorca en troisième division (Segunda B). Et là vient le miracle : son coach se fait virer et le président offre au jeune Unai les rênes de l’équipe. En quelques mois, il fait monter l’équipe en Segunda et la transforme même en révélation de deuxième division, ratant la montée en Primera d’une victoire seulement. Lé-gen-daire. L’année suivante, en 2007, à la tête d’Almeria, il lui suffit d’une saison et hop, le basque fait monter le club andalou en Primera. Satisfait ? Rassasié ? Absolument pas, Emery ne s’arrête pas en si bon chemin et frappe un grand coup sur la table du football espagnol la saison suivante en terminant huitième de Liga.  Unai, ou comment transformer un club en deux saisons. Club qui, d’ailleurs, a réussi à assurer sa place en Liga jusqu’à cette saison. Une ascension fulgurante, et des bases saines. Un parcours qui rappelle les débuts de Mourinho à União de Leiria (qu’il porta jusqu’à une cinquième place historique). En mieux.

A Valence, Emery s’affirme d’année en année comme un grand manager, non pas en imposant une idéologie particulière, mais en tirant de façon pragmatique le meilleur de son effectif. D’abord, par sa capacité à former une cohésion qu’ « admire profondément » Guardiola, ce qui surprend au vu de la jeunesse et de la « complexité » de l’effectif. Au début de la saison, certes l’effectif est renforcé, mais il est loin d’être hiérarchisé : deux arrières gauches énormes avec Mathieu et Jordi Alba, deux bons gardiens avec Guaita et Diego Alves, deux avant-centres pour une seule pointe avec Soldado et Jonas, etc. Très peu de cadres affirmés, beaucoup de choix difficiles. Et pourtant Emery trouve des solutions : Jordi Alba et Mathieu joueront ensemble sur un côté gauche hyper explosif, Jonas soutiendra Soldado en neuf et demi et profitera des espaces entre les lignes, tandis que les deux gardiens alterneront les titularisations en championnat (Guaita) et en Coupes (Diego Alves). Puisant dans ses grands talents de motivateur, Unai fait comprendre à tout le monde que la puissance du groupe prévaut sur tout le reste. « Entre les titulaires et les remplaçants il y a très peu de différence. Il n’y a pas de joueur au-dessus des autres et pas de titulaire indiscutable ». Une vision qui rappelle celle de Mou et son classique « tous mes joueurs sont titulaires ».  La grandeur de cette équipe ne réside pas dans son effectif, mais plutôt dans le flux de vie et d’envie que son jeu dégage.

Ces talents de motivateur, il les puise également dans le charisme et l’enthousiasme qu’il dégage. Véritable taureau déchaîné sur le bord du terrain, Unai Emery ne se contient jamais, des séances d’entraînements aux conférences de presse. Une grande gueule, des cheveux coiffés façon Al Pacino et une intensité formidable, le tout à l’image de son équipe : une équipe qui ose, une équipe orgueilleuse et des joueurs qui pressent de façon diabolique. « Je veux une équipe très intense dans la pression, qui manie une défense de récupération agressive pour la contre-attaque, et un jeu très vertical. »Si la politique de recrutement de Valence fonctionne, c’est qu’un entraîneur a les idées suffisamment claires pour gérer une vingtaine de jeunes venus en Europe pour tout dégommer. Le charisme et les idées claires, Emery est en train de sauver Valence.

Certes, Emery dégage une image de possédé passionnel au bord de sa zone technique, mais le mec est avant tout un bosseur hors du commun. Ne pensez pas qu’Emery est un fou allié qui change de onze titulaire après chaque paella. Allez plutôt croire que Guardiola invente ses systèmes de jeu le vendredi soir à l’opéra (à lire, l’article « Pep Guardiola, chef d’orchestre »). Non, là où il y a de la réussite, il y a du travail. Et comme dit le grand José, « trabajo, trabajo, trabajo ». Dans une interview donnée à El Pais en mars 2011, Emery raconte l’un de ses dimanches de forcené : « Dimanche je suis allé voir le Levante. J’aime bien voir comment il travaille. En arrivant à la maison, j’ai vu les rediffusions d’Athletic Bilbao-Séville et de Racing-Madrid tandis que je préparais le match de Schalke. Puis, à une heure et demi du matin, j’ai fini la soirée en regardant Hospitalet-Orihuela. Tu peux apprendre plus d’un entraîneur de Segunda B que de beaucoup de Misters de Primera. » C’est autre chose que passer sa soirée à jouer à Football Manager. Le basque est un vrai travailleur du nord, infatigable, exigeant et rigoureux. « Le jour où j’irais jouer au golf, qu’on me vire parce que je ne servirais plus à rien ».

La question est de savoir combien de temps cela va durer. Emery se voit-il comme le Sir Alex du FC Valence ? Aura-t-il la patience d’attendre le nouveau stade et un possible renouveau économique du club ? De son côté, on le voit mal se casser une fois que l’argent rentrera dans les caisses et qu’il jouera pour 75 000 personnes… Ce serait une belle histoire de le voir dix ans sur la côté blanche, mais l’exigence de los duros de Mestalla (Ranieri et Cuper en ont été témoins) mettra certainement fin prématurément à l’idylle, et c’est bien dommage.

 

Et maintenant, un titre ?

Saleté de période. On n’aime pas chercher des excuses aux sportifs de haut niveau, mais là on a envie de dire que tout ne dépend pas de lui. Non seulement Emery doit faire face aux deux meilleures équipes au monde aux moyens infinis, mais en plus son club n’a jamais été aussi pauvre. Quand Emery vend Villa, Unai ne peut pas se permettre d’acheter un Falcao. Quand Emery vend Mata, Unai n’a pas de quoi s’offrir un Cazorla.  A l’image d’un Djokovic en plein 2008, Emery est assis à la place du con. Mais on connait la suite… Ce FC Valence a les moyens d’exister dès maintenant, dès ce soir.

D’abord, il convient de rappeler que les deux dernières saisons des Che ont été excellentes en championnat. 71 points en 2010, idem en 2011. Pas mal quand l’on sait qu’en 2002 et 2004, Valence avait été sacré champion d’Espagne avec 75 et 77 points. Emery n’a pas grand à chose à envier au Benitez de l’époque. Si son palmarès est encore vierge, il peut se vanter d’avoir bâti une équipe qui joue au football. Les amateurs de Liga sont déjà au courant, ce Valencia Club de Futbol en a une bonne paire. L’audace, le risque, la vitesse, le Mestalla connaît. Le 4-2-3-1 est idéal pour un jeu vertical au possible, aux contre-attaques meurtrières et au pressing infernal. Derrière, les relances de Rami et Victor Ruiz s’enchaînent. Au milieu, Banega aka « Ever » est le chasse-ballon, l’infatigable taureau qui harcèle les Messi, Özil et compagnie. A ses côtés, le jeu long de Tino Costa régale et la gestion d’Albelda contrôle, tandis que Feghouli apporte bien souvent son brin de folie dans l’entrejeu. Le flanc gauche formé par Jordi Alba et Mathieu, tout en vitesse et dédoublements, est le pire cauchemar de Dani Alves. Devant, les chauves-souris se nomment Piatti, Pablo Hernandez, Jonas, Aduriz, Canales (blessé) ou encore Juan Bernat, dont vous n’avez pas fini d’entendre parler. Enfin, à la finition, celui que l’on ne présente plus : le serial killer et capitaine*, Roberto Soldado.

Bon, en Liga, Valence est à neuf points du Barça. C’est peu, quand on sait que les oranges ont fini à 25 points du champion l’an dernier. Mais infiniment trop pour espérer quoique ce soit d’autre qu’une place qualificative en Champions League, déjà bien convoitée. Non, ce Valence a plutôt des cartes à jouer en coupes.

En Champions League, après avoir échoué en huitièmes face au surprenant Schalke de Raul l’an dernier, los Che se sont fait sortir cette saison lors du dernier match de poule face à Chelsea, devant un Drogba qui fit de Victor Ruiz sa chose (3-0). Eliminé de façon décevante et même frustrante, Valence se retrouve maintenant avec les deux Manchester, l’Atlético ou encore la Lazio dans cette énigmatique Europa League. Alors que la compétition est jouée par défaut par la plupart de ces grands noms, Emery n’a pas mis longtemps à annoncer la couleur : à peine la rencontre de Stamford Bridge terminée qu’il surprend tout le monde : « Et maintenant on va gagner l’Europa League ! » Que ce soit pour remplir les caisses du club ou alors dans un effort déterminé de rendre heureux un public qui le mérite, Emery a bien l’intention de faire belle figure dans la compétition mal aimée.

Et puis il y a la Coupe du Roi, que les valencianistas aimeraient bien remporter une huitième fois. Opposés au Barça en demi, les Che ont fait match nul à la maison, 1-1. Le retour ce soir au Camp Nou sera éprouvant, long et difficile, pénible peut-être même, mais qui sait, ce ne sont pas quatre-vingt dix minutes de souffrance qui vont faire peur à cette génération de Che qui mangent des cailloux depuis quatre ans.

Si Djokovic l’a fait…

Markus

*David Albelda, premier capitaine, n’a joué que six matchs cette saison

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3 réflexions sur “ FC Valence : Emery-day I’m Shufflin’ ”

  1. Article découvert tardivement, et que je regrette de ne pas avoir lu sur l’instant. C’est un plaisir d’entrer dans l’univers d’Emery de la sorte, il apparaît comme un modèle pour tout les amoureux de tactique et de coaching moderne, au moins autant de part son talent que par la façon dont vous l’écrivez !

    Keep Writin’

  2. Très bel article.
    Emery reste pour moi un des meilleurs coach espagnol (si ce n’est le meilleur, mais c’est mon côté Batman qui parle là)
    Cette saison s’annonce plus compliqué, je regrette beaucoup le départ de P. Hernandez !

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