FT y était : El Clásico (Bernabéu, Supercopa 2011, 2-2)

Madrid, le dimanche 14 août 2011. En plein milieu de l’été espagnol, une soirée est sur le point de bousculer les esprits et de faire voyager les âmes. Le match aller de la Supercoupe d’Espagne oppose cette année le Real Madrid Club Futbol au Futbol Club Barcelona. Le plus grand club du monde contre la meilleure équipe de l’univers. Il y a eu les duels épiques des Celtics vs Lakers, Ali vs Frazier, Federer vs Nadal. Il y a aujourd’hui les Clásicos, les plus grands duels sportifs de notre temps. Épiques, mythiques, historiques, on ne les oubliera jamais. En mai dernier, leur confrontation avait réuni plus d’un milliard de téléspectateurs.

L’immense Castellana. Le stade Santiago Bernabéu, magistral, élégant, puissant, regorgeant d’histoires, impressionnant poumon de la capitale. Chamartìn, comme l’appellent encore les anciens. L’antre du plus grand club au monde, en pleine ville.

 

Lorsqu’on lève la tête et que l’on regarde ce stade, on ne peut s’empêcher de penser à Di Stefano, Puskas, Gento et leur cinq Coupes des Clubs Champions. On ne peut se retenir de revoir les images des débordements de Butragueño et Michel, la domination nationale et les échecs européens de la Quinta del Buitre. On pense bien sûr au légendaire Raul Gonzalez Blanco, ses lobs, ses buts inattendus et ses trois Ligues des Champions. D’ailleurs, impossible de ne pas y penser puisqu’on vend encore devant le stade des maillots de cette saison floqués Raul. Sacrée légende.

Autour du stade, tout le monde se presse et ne peut s’empêcher de courir, ou marcher très vite, pour rentrer dans l’arène. Comme s’ils avaient besoin de le voir pour le croire. Oui, ce soir, on va assister au Clásico, de nos propres yeux. Alors que l’on se rapproche du Fondo Sur, l’ambiance est spectaculaire (vidéo). On dit beaucoup de choses sur le public du Bernabéu : un public de riches bourgeois qui fument leur cigare et qui n’ont pas que ça à foutre de chanter pour leur équipe, vraiment ? En tout cas ce soir, ils ont mis cette réputation de côté. Et tout Madrid est venu participer à la fête, à l’événement de l’été. Pendant deux mois, les madridistes ont acheté Marca et As tous les matins pour les déguster à la plage, sur leur serviette affichant les neuf Coupes d’Europe, leur maillot doré dans le sac, prêt à sortir à la moindre provocation catalane.

Ce soir, ils sont tous là pour venir gagner le premier trophée de la saison. Alors qu’on monte dans l’une des quatre tours du stade, un touriste ose arborer son maillot blaugrana, et subit logiquement une vague de « Ser del Barça, es ser subnormal, es ser subnormal, es ser subnormal »(en VF : « si t’es un fan du Barça, t’es un retardé »). Le Bernabéu est la maison du Real Madrid, et ici personne ne fait comme chez soi. Le touriste est prié de mettre un pull au-dessus de son maillot, au moins jusqu’à qu’il rejoigne sa place. Les seuls fans du Barça présents dans cette tribune sont des latinos qui disent supporter le Barça « par idéologie », une nouvelle sorte de footix mondialisés, convaincus par les discours de Laporta sur la liberté des peuples. Non, ce soir, les vrais fans du Barça ayant réussi à trouver une place sont discrets. Comme ils n’aiment pas voir des maillots blancs au Camp Nou, ils ne souhaitent pas manquer de respect à la maison blanche aussi gratuitement. Quelque part, ils se disent qu’Iniesta et Thiago en feront assez comme ça sur le terrain…

Ou alors, tout simplement, ils sont avertis. Deux jours avant, Mourinho a organisé une session d’entraînement ouverte au public au Bernabéu. L’annonce avait été faite la veille à minuit, et le lendemain 57 000 personnes étaient présentes à 18h pour admirer les étoiles blanches. Avant le début de cette session, au cinquième rang, un jeune de 13 ans venu avec ses parents affichait fièrement son maillot du Barça, comme un espion venu observer son ennemi. La bronca du public avait été telle qu’un steward avait du prier le jeune garçon de mettre un pull, lui aussi. Le Bernabéu est la maison du Real Madrid, et quand un blaugrana vient y mettre les pieds, il n’est jamais le bienvenu. Sacrée rivalité.

On prend donc nos places parmi le seul public au monde qui trouve normal que Cristiano Ronaldo marque 41 buts en une saison. Et certainement le seul qui peut trouver la légitimité pour le siffler en cas de mauvaise performance. Car quand on porte le numéro 7 merengue, on porte une grande partie de l’histoire du football sur les épaules. Di Stéfano et Raul, plus de 600 buts à eux deux. Presque 800 si l’on ajoute Butragueño. Un public qui a vu son équipe remporter 31 titres de champion d’Espagne, sur 82 championnats. Plus de un sur trois. Sur les trois plus grands championnats (Espagne, Italie, Angleterre), seule la Juve peut presque rivaliser, avec 27 titres. Liverpool, Manchester, l’Inter ou le Milan n’ont pas  encore atteint la vingtaine… Le Barça en a 21, dont 11 sur les deux dernières décennies. Un public de connaisseurs, un public exigeant, un public différent, un public mystérieux.

Alors que les joueurs ne sont même pas entrés sur la pelouse, le spectacle est déjà grandiose. Vertical au possible, les lumières sur le fond bleu des gradins donnent l’impression de voir une infinité de loges suspendues dans le ciel, façon assemblée des sénateurs de Star Wars. Unique. Une fois l’échauffement des artistes terminé, le Bernabéu te fait comprendre où tu as mis les pieds. La chanson Nessun Dorma, interprétée par le ténor espagnol et célèbre madridista Placido Domingo, résonne dans tout Madrid. Tout le monde se tait et écoute religieusement les paroles saintes « Vincero ! Vincero ! » et regarde, les larmes aux yeux, la vidéo qui retrace l’histoire des merengues, de la volée de Zizou aux buts de Di Stefano. L’émotion est indescriptible (vidéo). Puis vient l’entrée des joueurs, accompagnée du célèbre Hala Madrid qui fait frissonner de fierté toute la ville. A Madrid, on ne rigole pas avec la tradition.

12èmeminute. Benzema se lance à l’assaut de la défense blaugrana. Le Fondo Sur retient sa respiration. Une, deux, trois feintes de corps, il fait danser Abidal sur le côté droit, pénètre dans la surface et sert Özil in extremis. L’allemand ne tremble pas et ajuste Valdès avec sang froid. Le Bernabéu est en transe. Après une préparation parfaite et les gros titres de Marcaet As, on attendait bien un Real supérieur. Mais un peu comme Federer face à Nadal, le Real ne joue jamais comme il sait le faire contre son grand rival… Et si cette fois-ci, c’en était bien fini de la domination blaugrana ? Le Barça n’a encore rien montré, le Real a la possession et les occasions. Et tout le stade se met à chanter le fameux Como ne te voy a querer(comment veux-tu que je ne t’aime pas).

 

19e. Sous la pression du Real et d’un Bernabéu passionnel, Abidal est obligé de dégager le ballon très loin de son camp, sous les ordres de Guardiola. Ce serait banal pour n’importe quelle équipe, mais le Barça n’est pas n’importe quelle équipe. Voir les blaugrana ne pas relancer au sol, qui plus est sous les ordres de Pep, c’est une petite victoire pour les madrilènes. Dans les têtes, c’est comme s’il y avait 2-0.

Cinq minutes plus tard, Khedira manque de peu d’arracher la tête d’Abidal. Ce dernier se tort de douleur. Le Bernabéu hésite : les épisodes Alves et Busquets ont laissé des marques,  mais le cancer d’Abidal aussi. Finalement, on lui laisse le bénéfice du doute et le Bernabéu ne se manifeste pas. Quand il revient sur la pelouse trois minutes plus tard, les sifflets tombent, quand même.

 

31è. Sur un ballon dégagé, Abidal glisse et contrôle le ballon de la main dans sa surface mais il n’y avait pas de danger particulier et l’arbitre refuse d’en faire un penalty. Les madridistas, victimes de l’arbitrage en Champions League (à lire, Oui le Barça est favorisé par l’arbitrage UEFA, mais pourquoi ?), explosent de colère.  A chaque fois qu’un barcelonais tombe au sol, le public rugit. A côté de nous, un madrilène a pris l’habitude d’appeler« Barbie » les joueurs blaugrana. Il  y a Barbie Malibu (Piqué), Barbie va à la piscine (Busquets), Barbie est à l’hôpital (Alvès).  Tout le monde rigole, mais ce qu’on ressent par dessus tout, c’est du dégoût. La rivalité laisse place à la haine.

Deux minutes plus tard, Messi porte le ballon vers l’avant pour la première fois. Ses crochets meurtriers rappellent que malgré une demi-heure de domination, il n’y a que 1-0. Et Messi est bien là, à martyriser la défense des blancos. Il faut une grande intervention de Ramos pour arrêter le massacre.

36è. Silence complet dans tout Madrid. Messi, sur son troisième ballon, décale parfaitement Villa sur le côté gauche. El Guaje vient fixer Ramos, et enchaîne une frappe folha seca dans la lucarne opposée de Casillas. Un but irréel. Et un réalisme diabolique. Premier tir, premier but. Le Bernabéu a besoin de trois bonnes minutes pour s’en remettre.

En cinq minutes, le Real a déjà fait quatre tirs depuis le but du Barça, le Bernabéu y croit à nouveau. Benzema se présente seul dans la surface, il se met en position, frappe… mais Mascherano effectue un tacle splendide pour repousser le tir in extremis. Liverpool times.

45èmeminute. On attend la mi-temps quand Messi récupère le ballon et accélère. Chacune de ses accélérations est un cauchemar psychologique pour les madrilènes. A plusieurs reprises dans ce match, La Pulga a pris le ballon, dribblé deux joueurs, fait flippé tout Madird, et l’a lâché sur un côté pour un coéquipier. Il ne manquait plus qu’un clin d’œil et un « restez tranquille, c’est pas pour tout de suite ». Quand il la donne, c’est comme une délivrance. Le soulagement des cœurs madridistes résonne dans le stade.

Là, Messi ne la lâchera pas. Il hypnotise complètement la défense du Real et trompe Casillas comme au collège. De loin, le Bernabéu voit une faute de Messi sur Pepe, tout le monde crie au scandale. On n’a pas vraiment vu ce qu’il s’est passé à l’entrée de la surface.

 

Les quinze minutes de repos sont difficiles, les merengues sont sous le choc. Par deux fois, sur deux accélérations, Villa et Messi ont réussi à faire oublier 45 minutes de pressing, de bonne volonté, et même de possession de balle ! Terrible réalisme d’une équipe qui sait gagner face à une autre qui meurt d’envie de vaincre. Et Xavi et Piqué ne sont même pas sur le terrain.

Les sept premières minutes de la deuxième période annoncent le pire. Possession du Barça, dribbles de Messi… Puis Cristiano prend le ballon, et court. Il accélère, atteint sa vitesse de pointe, on dirait une Ducati. Il remonte tout le terrain, Alves parvient à se coller à lui en anticipant sa trajectoire, tacle, corner. La balle atterrit au premier poteau. Pepe fait le ménage et conserve le ballon malgré trois blaugrana sur ses épaules. Lucidité. Passe en retrait. Coup d’œil de Xabi Alonso. Plat du pied. Petit filet. 2-2. Le Real n’abandonne pas. Comme au Camp Nou en mai dernier, les madrilènes remontent le score.

Non le Real n’est pas largement au-dessus. Mais le Barça non plus. On assiste à un grand duel entre deux équipes d’extra-terrestres poussées par une rivalité unique.

55èmeminute, moment revival. Sur le côté droit de la défense du Barça, le ballon est à égale distance de Pepe et Alves. Tiens, on a déjà vu ça. Pepe ne s’arrêtera pas, Alves le sait et voit l’occasion parfaite pour surprendre (et suspendre) son compatriote (sic). Contact, vol, cri, roulades par terre, cri, roulades par terre. Le Bernabéu crie aussi, au voleur. Alves se fait insulté. Pepe lui gueule dans les oreilles. L’arbitre ne bronche pas : depuis qu’il a appris qu’il allait arbitrer ce match, il a décidé, il ne prendra aucune décision importante. Pas de penalty sur la main d’Abidal, pas de carton ici. Il ne veut pas savoir, car en vérité, il ne sait pas. Et c’est bien comme ça, le jeu continue.

 

La dernière demi-heure est marquée par la pression du Real, mais surtout par le duel entre Ronaldo et Valdès, qui sort sans doute son meilleur match contre Madrid.

A la 63e, d’abord un coup franc de Cristiano qui effleure la lucarne. Valdès n’avait rien vu. Puis encore un tir de Cristiano, cette fois-ci Valdès a tout vu. Grande parade. Deux minutes plus tard, centre spectaculaire de Özil qui rappelle ceux de Figo et Beckham, tête de Benzema, Valdès est sur la trajectoire, encore. Puis Valdès sort sur un centre au ras du sol d’Özil, quelle anticipation. Plus le Real se montre dangereux, plus Valdès donne l’impression que personne ne le battra ce soir.

Après la répétition de vagues blanches sur la cage blaugrana, Pep fait sortir Villa, sous les chants du Bernabéu : « Raul ! Raul ! Raul ! ». La légende est bien vivante.

73è.. Ça chauffe. Faute de Ramos sur Pedro sur le côté. Pepe en profite pour dégager le ballon dans la tête du Canari. Cela ne plait pas à tout le Bernabéu, même si certains apprécient.

76èminute. Callejon, plutôt actif et précis jusque là, se fait humilier par Iniesta. Petit pont magistral : bienvenue chez les meilleurs joueurs au monde, mon petit. Le manchegorégale.

80è. Benzema sort. Le Bernabéu se lève. Standing ovation pour le français. « C’est ça qu’on veut voir »,semble lui dire le madridisme. « On te fait confiance, gamin »,balance un homme âgé.

Trois minutes plus tard, le Bernabéu n’y croit pas ses yeux. Centre du Real. Sous la pression de Cristiano, Valdès ne capte pas le ballon et tombe. Alors que Cristiano va s’emparer de la sphère, Valdès lève son coude et fait tomber le portugais. L’arbitre, fidèle à sa politique, ne veut rien entendre. Le portier avait anticipé et simule de s’être fait mal, comme si Cristiano avait laissé traîner la jambe. La mauvaise foi n’a pas de limite les soirs de Clasico. Cristiano est dégoûté, les madrilènes aussi.

 

Trois minutes plus tard, Marcelo démontre qu’il est un bien meilleur défenseur qu’on ne le pense. Il a tout compris : ce soir il n’y aura ni de rouge, ni de penalty. Alors que Pedro est dans la surface, Marcelo ne se prend pas la tête et le fauche franchement. Et n’hésite pas une seconde à se relever et à récupérer le ballon, la tête haute. La sérénité des plus grands. Cannavaro est fier de son petit.

Deux buts partout score final.

Finalement, tout le monde est assez content. Le Barça, très en retard sur la préparation, a évité le pire. Et le 2-2 à l’extérieur est un résultat précieux. Le Real est forcément déçu après tellement d’occasions. Mais après avoir montré qu’il pouvait battre le Barça en gagnant la Copa del Rey, il a montré ce soir qu’il pouvait aussi mieux jouer que lui. Une certaine satisfaction peut donc aussi se lire sur les visages des madrilènes quand ils quittent le stade pour reprendre le rythme de l’été de la capitale.

Ce qui est toujours bien présent, c’est ce sentiment d’avoir les arbitres contre soi. Dans le métro, un vieil homme fait sensation en s’exclamant « Tenemos que fichar a un arbitro, joder ! ».La punchline est un succès unanime. Tout le monde en est convaincu à Madrid. Le Real n’a pas l’habitude de perdre, il est temps pour tout le monde que la domination blaugrana s’arrête, et vite. Mourinho le sait très bien. Il l’a promis, sa deuxième saison sera la bonne.

Première partie de réponse samedi soir, 22h, au Bernabéu.

Markus

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Une réflexion sur “ FT y était : El Clásico (Bernabéu, Supercopa 2011, 2-2) ”

  1. un article incroyable, je sais pas si celui qui l’a écrit va lire ce commentaires, mais j’étais à l’entrainement porte ouverte, j’ai vu le petit se faire siffler, j’étais au match… franchement si j’avais une bonne plume j’aurai écris mots pour mots ce qui a été écris.. magnifique

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