Athletic Bilbao : le Fou a lâché les Lions


Le fou, c’est Loco, le déjanté, Marcelo Bielsa. Les Lions, ce sont los Leones, les joueurs-guerriers de l’Athletic Bilbao. Un mariage inattendu, prometteur, génial : un club différent pour un type unique et des idées singulières. Aupa !
 

La cathédrale San Mamés datant de 1913, le fameux tableau de Pichichi par Emilio Arteta, le mythique Zarra (avec deux « r », le vrai, celui aux 251 buts en 277 matchs de Liga), la politique de la cantera… L’histoire de l’Athletic Bilbao est riche, très riche. Pourtant, le quatrième club le plus important d’Espagne n’a pas joué la Ligue des Champions depuis 1998. De quoi se poser des questions.

C’est comme ça que cet été, Josu Urrutia, candidat à la présidence du club, débarque avec ce qui pourrait devenir une idée de génie : votez pour moi et je ferai venir Marcelo « Loco » Bielsa afin de tout reprendre à zéro. L’Athletic a fini européen l’an dernier, mais à Bilbao on ne se fait pas trop d’illusions sur les chances de titres avec la forme actuelle du Real et du Barça. Une fois Llorente parti, aucune chance de revenir dans la zone Champions League. Du coup, Josu se dit qu’un peu d’innovation ne ferait pas de mal à un club qui dépend pas mal du talent de ses avant-centres depuis les derniers titres des années 80 (Extebarria dans les nineties, Llorente depuis). L’idée est limpide : à chaque échelle du club, on inculquera à nouveau les principes du toque, avec comme point de départ les idées de Marcelo Bielsa. Un projet à long terme très attractif pour un club dont la devise reste Con cantera y afición, no hace falta importación(« avec la formation et le public, pas besoin d’importation »)

Comme l’a montré l’échec de Gasperini à l’Inter, un tel projet a besoin de temps (l’Inter, qui voulait justement Bielsa). Et l’Athletic Bilbao, au contraire de l’Inter, a beaucoup de temps. « Nous souhaitons transformer nos joueurs en hommes, pas seulement en footballeurs » disait l’ancien Président Arrate, une façon différente, unique de voir le football. Quel autre club peut se vanter d’avoir une fan base si fidèle et si peu mobile ? L’Athletic Bilbao peut enchanter certains fans étrangers, mais finalement, ils auront toujours autant de supporters, qu’ils terminent 16e, 10e ou 4e. Du coup, Urrutia s’est dit que quitte à passer plusieurs années sans rien gagner pendant l’hégémonie des deux géants, autant en profiter pour partir sur des bases solides et se reconstruire un equipazo à partir d’une identité de jeu en cohérence avec sa formation.

Ce projet de jeu, c’est d’abord le cerveau d’un homme : Marcelo Bielsa. L’argentin, lié à jamais au Newell’s Old Boys (dont le stade porte son nom), s’est fait un nom en donnant une cohésion à l’Argentine de 1998 à 2004 et surtout en offrant à la sélection chilienne un jeu attractif et efficace. Ceux qui ont vu jouer le Chili aux éliminatoires de 2010 le savent très bien, les équipes de ce mec ont de la gueule, du courage, des idées et une âme. Ceux qui ont eu la chance de voir l’un de ses entraînements s’en rappellent également à coup sûr : on y voit des types courir après un ballon imaginaire jusqu’à l’épuisement, en simulant des situations de match dictées par Loco. Aussi exigeant que Coach Boone et innovant que Coach Carter, Bielsa a ses idées à lui, et il mourra avec. Rien d’étonnant quand on connait le parcours de l’homme : une carrière de joueur arrêtée à 25 ans pour devenir entraîneur, un frère ministre des affaires étrangères, un père avocat, une sœur gouverneure de région. Bielsa, que l’on présente souvent comme le mentor de Guardiola, est un perfectionniste acharné et étudie le football comme sa famille a étudié le Droit. Sa merveille de 4-2-3-1 adaptable en 4-3-3 fait d’ailleurs jurisprudence. 

Ensuite, les joueurs : ce projet s’articule autour des cadres de l’équipe de la saison dernière. Fernando Llorente, Javi Martinez et Andoni Iraola sont tous les trois internationaux avec les A. Llorente est déjà une star accomplie en Liga, avec 17 buts l’an dernier et un rôle important dans la victoire du Mondial 2010. Le casque d’or espagnol est la figure principale de cet Athletic : le Roi Lion, c’est lui. Javi Martinez était aussi en Afrique du Sud, et le « Vieira blanc » a fait peser ses quatre-vingt dix kilos de guerrier sur tous les créateurs qu’il a rencontrés ces deux dernières saisons, démontrant même qu’il peut jouer aussi bien en défense centrale qu’en position de relayeur. Et puis surtout, les basques assistent depuis deux ans à l’éclosion d’un pur crack, aussi agile et vif que jeune et insouciant : Iker Muniain, 18 ans seulement et qui jouera ce weekend son 90e match pro avec l’Athletic ! Alors qu’on l’appelle à San Mamés le « Messi basque », il surprend toute l’Espagne cette saison en étant le joueur subissant le plus de fautes. Et oui, Cristiano et Messi, « l’utra-protégé » (copyright Platini), jouent pourtant dans le même championnat… Allez demander à Momo Sissoko. Finalement, la seule recrue importante a été Ander Herrera, génération 89, dont la prestation face au Barça dimanche a été magnifique.

Le constat est remarquable : Bielsa débarque, n’exige aucun renfort de luxe (en même temps, pas facile avec un réservoir de trois millions d’habitants) et crée directement une alchimie entre ses joueurs et ses système. Étonnant ? Il faut souligner autre chose : l’équipe a 24,72 ans de moyenne. Depuis deux ans, en Espagne on l’appelle même la « Garderie de la Liga », d’où une certaine capacité d’adaptation, aussi folles soient les idées de Loco. Un groupe jeune et talentueux, une structure brillante et des idées claires : ces prochaines années, il n’y aura pas que le Guggenheim à aller voir à Bilbao.

 

 
 
 
Car les résultats arrivent, déjà. Jusqu’en septembre, personne n’est convaincu, ni à San Mamés, ni ailleurs. L’Athletic est incapable de s’imposer en Liga, dire que sa possession de balle reste stérile est alors un euphémisme et les basques ne comptent que deux points après cinq journées… Mais la confiance en Bielsa est totale, pas le temps de laisser le doute s’installer, Loco peut bosser tranquille. Depuis, c’est une invincibilité qui dure depuis dix matchs (toutes compétitions confondues), 12 points pris en championnat, des matchs nuls accrochés à Valence et face au Barça, une première place de son groupe en Europa League et certaines grosses impressions, dont un très joli 3-0 planté face aux cousins de l’Atlético.
 
Enfin, le choix de Urrutia se révèle particulièrement pertinent quand on connaît l’histoire du club. Si l’on jette un œil à celle-ci, on remarque que l’Athletic Bilbao a deux visages. La première image qui nous vient à l’esprit est celle du club espagnol le plus anglais, qui invite ses adversaires à venir jouer sous la pluie deux fois sur trois, compte plus de guerriers que d’artistes, avec en bonus une tradition pour former des avant-centres forts et puissants. Cet Athletic, c’est celui de Javier Clemente, qui remporta les Liga 83 et 84 en transformant la cathédrale San Mamés en une forteresse imprenable, et s’offrant un petit triplé national en 84.  Un jeu façon « force et honneur » basé plus sur la force du cœur que celle de la technique.
 
Mais il existe un autre Athletic Bilbao : celui du légendaire Pentland. Pentland, c’est qui bordel ? Fred Pentland n’est autre que le premier mec ayant introduit les principes du « dribling » en Espagne. C’était dans les années vingt et en voyant que son savoir a enfanté des génies comme Iniesta ou Mata, on peut le qualifier d’inconscient. Et aussi de premier entraîneur ayant marqué l’histoire du football espagnol. Alors que la première Liga se joue en 1929, Pentland fait jouer l’Athletic d’une manière qui nous est très familière aujourd’hui : de la possession, des passes courtes, du mouvement, beaucoup de construction. Le contraire du one-two-three britannique jusque là enseigné. Donc non, le tiqui-taka n’a pas été inventé en Catalogne… Dès son premier entraînement, les méthodes de Bombín (il portait toujours un chapeau melon) surprennent : lors de la première séance, il apprend seulement à ses joueurs à faire leurs lacets correctement. « Get the simple things right and the rest will follow ». Au milieu de la première saison, c’est d’ailleurs ses techniques d’entraînement que le Barça « reprend » pour remporter le premier titre de l’histoire. Celle-ci finira par lui faire justice en lui adjugeant les titres suivants de 1930 et 1931, et elle lui garde encore aujourd’hui une place particulière.
 
Ainsi, ces rojiblancos version 2011 rassemblent merveilleusement les valeurs et les traditions de ce club mythique. Alors que l’équipe de Pentland jouait un football léché dans les petits espaces, celle de Clemente proposait plutôt de la virilité et de la verticalité. La technique de Muniain, la force de Llorente. Et la folie de Bielsa. Cette équipe ira loin : alors que l’introduction au livre rendant hommage au centenaire du club annonçait que « Notre seul souhait est de voir les fils de notre sol représenter notre club, voilà pourquoi nous sommes une entité sportive, et non un concept commercial », l’Athletic a maintenant de quoi aspirer à bien plus. 
 
Joli coup, M. Urrutia. 
 
 
Markus

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