FT y était : Derby d’Italia, Curva Nord

FT était samedi soir dans le nid des Boys San de la Curva Nord du stade Giuseppe Meazza pour voir de près le plus grand match du football italien : le derby d’Italie, Inter-Juve. 
Emotions garanties.
18h. On monte dans le tram qui part de la Plaza Duomo, direction le stade. Alors que le tram avance aussi vite dans les rues pavées milanaises que le football italien avance dans la modernité, la tension est omniprésente. A Milan, les jeunes et les vieux, tout le monde déteste la Juve. Ce soir, c’est le match à ne pas perdre. On suit Roma-Milan sur son portable, Burdisso vient de marquer, ça fait rire tout le monde…
18h45, l’enceinte mythique Giuseppe Meazza se dresse devant nous. La Scala del Calcio et ses 80 000 places, ses quatre piliers gigantesques, cette structure énorme aux airs de vaisseau spatial, héritée de la rénovation pour la coupe du monde 1990. Justement, on sent cette douce atmosphère des années 90, mélange parfait entre le football du XXème siècle que l’on peut encore aujourd’hui retrouver en Amérique Latine, et celui du XXIème que la Premier League nous offre tous les weekends.
19h, la Curva se remplit déjà. Avant d’entrer dans l’arène, on peut lire la devise de l’institution : Aucun titre n’a plus de valeur que la Loyauté et l’Honneur. Bim. A l’intérieur, c’est le camp d’une armée qui patiente avant la bataille. Des milliers de soldats avec peu de cheveux, ayant entre 16 et 40 ans, et le même uniforme : la doudoune ritale, ou le blouson en cuir. La majorité des ultras sont abonnés, les autres ont payé leur place entre 20 et 28 euros. Loin, très loin des tarifs de Premier League. Cette armée de 25 000 hommes au cœur noir et bleu fume beaucoup, boit beaucoup et rigole un peu, le tout dans le désordre. Un type déjà complètement high exige qu’on lui apporte un caffé… « Comment ça, il n’y a pas de café ici ?! Putain, oh mon dieu merde il n’y a pas de café… ». Ou comment faire un bad trip à l’italienne. En fait, l’infanterie attend ses généraux, les fameux capos. Une fois arrivés, ces derniers mettent de l’ordre. Tout le monde debout sur les sièges, tout le monde en rang. Pour un tel match, la chorégraphie a exigé deux mois de préparation. Du coup, la pression se lit sur tous les visages et personne n’a intérêt à foutre la merde s’il ne veut pas être pris à part par les Ivan Bogdanov locaux.
A l’entrée, les touristes sont prévenus : ici, obéis à tout ce qu’on te demande, fais pas de conneries. Car les capos jouissent d’une autorité immense et légitime : comment voulez-vous ne pas obéir à un type qui s’est tatoué l’écusson de son club sur le cœur ?  
Inter-Juve… Depuis le Calciopoli, jamais deux clubs ne s’étaient autant détestés. Alors que la Juve a passé tout l’été à salir l’image de Giacinto Facchetti, héros de tout le peuple intériste, le jugement de la Justice Sportive Italienne n’a rien donné : le scudetto de 2006 est irrévocable. Ce n’est que partie remise pour la famille Agnelli, qui a bien l’intention de voir l’affaire réglée par les tribunaux civils. Autant dire qu’entre les deux clubs les plus importants du championnat italien (jusqu’à l’arrivée de Berlusconi au Milan), 45 Scudetti à eux deux, c’est une guerre ouverte. L’Inter estime s’être faite voler de 1997 à 2006, la Juve estime que les deux titres de 2005 et 2006 devraient lui être rendus. Ces deux dernières années, il y a eu les chants racistes à l’encontre de Balotelli et Eto’o, la bagarre entre Thiago Motta et Buffon, les provocations entre Mourinho et Ranieri… Les années ont été chargées en haine, rejet de l’autre, mépris, dégoût, provocations, coups bas, etc.
Ce soir, les banderoles affichant la figure de Facchetti se multiplient, ainsi que les actes de provocation. Les Juventini, venus par milliers dans le terzo annello de la Curva Sud (celle des ultras milanistes), n’en font pas moins, et trouvent même le moyen de balancer des sauts de pisse sur les étages du dessous. Lamentable ? De l’autre côté dans la Curva Nord, c’est encore mieux : on chante « Liverpool ! Liverpool ! Liverpool ! » (en mémoire du Heysel) avec toute l’énergie du monde noir et bleu. Ambiance….
A 20h43, on est prêt pour enfin dévoiler le tifo. Certains soldats pas encore assez concentrés gardent leur écharpe tendue quelques secondes de trop et se font réprimander comme il faut. Un capo nerveux monte dans les gradins pour leur apprendre la vie. Puis en dix secondes montre en main, la chorégraphie est réalisée : le visage de Giacinto Facchetti s’ouvre au milieu d’un dessin nerazzurro, qui surplombe une banderole gigantesque disant : « Je ne vole pas le championnat et je ne suis jamais allé en Serie B », paroles tirées directement de l’hymne intériste Cè solo l’Inter. L’hymne résonne justement dans le stade à 20h45, et quand que le tifo est retiré deux minutes plus tard, c’est la guerre ! Explosions de pétards / bombes artisanales et fumigènes transforment le stade en véritable champ de bataille.
Inter Ultras
Le premier chant version match est lancé : « Jusqu’au bout, la Juventus restera une merde » (fino alla fine, Juventus merda). Le ton est donné. Entre soutien inconditionnel à une équipe en perte de vitesse depuis le Triplé historique de 2010 et messages lancés aux zèbres ayant fait le déplacement, l’armée des ultras intéristes n’a pas une seconde de répit. Surtout, la cinquantaine de capos positionnée sur les barrières à tous les niveaux de la Curva guette : le moindre ultra qui ne chante pas, on le montre du doigt et on lui met un coup de pression. Deuxième chant, toujours les mêmes destinataires : « Si tu sautes, un Agnelli va crever ». Et tout le monde saute, évidemment.
Sur le terrain, le rythme est le même que dans les gradins. A peine trois minutes de jeu, et Buffon doit déjà s’employer sur une tentative de madjer de Pazzini. Une minute plus tard, après un mauvais dégagement, Cambiasso tente une reprise de volée à bout portant. Incroyable, mais c’est à côté. La Curva repart encore plus fort et se présente enfin avec son célèbre chant « Chi noi siamo ? Noi siamo l’armata nerazzurra » (Qui sommes-nous? Nous sommes l’armée noire et bleue, voir la vidéo).
 12e minute. La Juve ressort le ballon intelligemment. L’Inter, jeune et insouciante à gauche (Nagatomo et Obi), laisse Lichtsteiner complètement libre. Le suisse contrôle de la poitrine, lève la tête et centre fort. Matri reprend. Castellazzi repousse. Rebond offensif de Mirko. Boum. Le magicien monténégrin la place fort sous la barre. Silence dans le stade. De là-haut, on n’entend que les cris du banc turinois qui se lève et court partout. 1-0 pour la Vecchia Signora. Conte la voulait antipathique, il la retrouve détestable. Une brèche, une occasion, un but. Et ni Del Piero ni Trezeguet ne sont sur le terrain ce soir… Les cris de Krasic ou autre Quagliarella deviennent vite insupportables aux oreilles des capos intéristes. Les filets n’ont même pas fini de trembler qu’un rugissant « INTER ! INTER ! » est lancé. La déception est gérée intérieurement, l’extérieur continue comme si de rien n’était : l’équipe sera soutenue jusqu’au bout, quoiqu’il arrive.
L’Inter mise tout sur les débordements de Maicon et Zarate. Ce dernier part à 40m, crochète Bonucci et se fait crocheté à son tour. Premier carton jaune. On rentre dans le vif du sujet et Bonucci, formé à l’Inter, reçoit sa dose d’insultes. 
28e minute. Sneijder, jusque là imprécis et peu lucide, fait un numéro de fuoriclasse qui élimine à la fois Pirlo et Vidal sur le côté droit. Il lève la tête, passe aveugle de l’extérieur pour Maicon. Le brésilien bouffe Bonucci d’un coup d’épaule, rentre un peu plus dans la surface et place un missile surréel dans la lucarne du premier poteau de Buffon, dont les cages se trouvent sous la Curva Nord. Ce qui se passe alors dans la Curva est aussi imprévisible que la frappe du Colosso : le virage explose littéralement. Et comme dans toutes les explosions, il y a des projections : nous. On est projeté cinq rangées plus bas, les lignes militaires formées par les capos se délitent et le désordre jouissif est spectaculaire. On allume fumigène sur fumigène, fait exploser pétard sur pétard et il faut à peu près trois bonnes minutes pour retrouver ses voisins et se remettre en position de combat.
Justement, quatre minutes plus tard, on ne s’est pas remis de nos émotions que Maicon repart dans sa position de meneur de jeu excentré, centre tendu in the box, Pazzini place son coup de tête croisé, Buffon est battu, on lève les bras, mais non, la barre transversale repousse incroyablement la tentative du toscan. Dans la Curva, on sent qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond ce soir. On en a la confirmation une minute plus tard. Marchisio contrôle tranquillement à 20m des cages intéristes, laissé tout seul. Une-deux brillante avec Matri. Décalage, plat du pied, ras du poteau, 1-2. Silence total. Castellazzi ne peut rien faire. Les juventini croient revoir le génie de Tardelli. L’Inter est abattue. Mais pas la Curva Nord… A peine dix secondes pour encaisser le coup dur, et les capos, furieux bien comme il faut, repartent de plus bel : « Dai ragazzi ! Siamo sempre con voi ! ».
A la 38e, certainement sans le savoir, Conte plie définitivement le match, en changeant les positions de Pepe et de Vucinic. Ce sera le travailleur italien qui bloquera à présent les attaques de Maicon. Deux minutes plus tard, Pirlo dépose un bijou de passe en profondeur pour Marchisio, qui tire à côté avant de se faire faucher comme il faut par Castellazzi. Depuis la Curva, pas de doute, il n’y a rien. Sur le terrain, six zèbres viennent réclamer quelque chose auprès de l’arbitre. Les blagues fusent dans les tribunes : « Ils croient vraiment que ça marche encore comme ça ? C’est fini cette époque sales voleurs ! ». La Gazzetta clamera le lendemain que la faute méritait la double pleine.
Des émotions des deux côtés. 1-2 après 45 minutes pour une Juve efficace et intelligente.
Dans la Curva, on se remet à fumer et à boire, et on se demande comment une si belle Inter devant peut être si facile à manœuvrer derrière. Bien entendu, on a une petite pensée pour Mourinho, qui manque terriblement, et on se dit que lui aussi pense certainement à l’Inter de son côté.
maicon cuchu
Alors que Castaignos remplace Zarate, les commentaires ne se font pas attendre : « Mourinho aurait fait jouer quatre attaquants putain ! ». Ranieri préfère tenter de bloquer le côté droit de Lichsteiner. On se rend vite compte de la faille : la Juve n’a plus à attaquer, c’est à l’Inter de faire le jeu, et elle n’y arrive pas. Alors que les idées intéristes n’étaient pas très claires en première mi-temps, au moins elles existaient. Dans les tribunes, le show continue. Une banderole faisant le lien entre le désastre du Heysel et l’enquête sur les fondations du nouveau Juventus Stadium est affichée dans la Curva : « Acier de mauvaise qualité, nostalgie du Heysel ». No limit.
Et le virage continue à rugir. « Vous voyez aussi bien le match en chantant, alors chantez putain de merde !!! », hurle le capo des capos. Et tout le monde s’exécute. Mais la frustration gagne les rangs de l’armata nerazzurra, et certains de ses membres sont pris à parti pour leur manque d’enthousiasme et de voix. « Mais qu’est-ce que tu fous ici putain ??! Mais tu fais quoi, là ? Pourquoi tu chantes pas ?! Hein ?! Viens ici ! Viens ici !!! » Dans la Curva comme dans l’armée, les règles sont simples : un ordre est un ordre. Le jeune intériste descend les marches une par une jusqu’à se retrouver à un mètre du capo fâché. « Vieni qua !!!!! ». Il avance encore de cinquante centimètres. Là, durant deux minutes, le jeune supporter se fait humilier par l’autorité du capo, et subit toute la rage de son chef d’un soir. Puis, après plus de peur que de mal, il reprend son rang et, cette fois-ci, chante de toutes ses forces.
C’est beau, un tel respect pour l’organisation. Et tant pis pour l’amour propre d’un seul homme, aussi intériste soit-il : l’enjeu est tout autre. Car ce qu’on joue dans la Curva, c’est l’image de tout un club, auprès de ses propres joueurs, des supporters adverses mais aussi auprès du reste du monde. La Curva aussi a son match à jouer, et dans ce match-là, on ne compte pas les sacrifiés. Que tout le monde chante et fasse du bruit, point.
La fin de match est marquée par des raids solitaires fabuleux de la légende Zanetti qui fait rêver les 80 000 spectateurs – juventini compris – et fait dégager un enthousiasme incroyable dans les gradins… « Forza CAPITANO ! Dai ! ». Del Piero rentre à huit minutes du terme et trouve le moyen de provoquer quatre fautes à l’aide de doubles contacts géniaux et d’une science de la protection de balle unique. Mais alors qu’il obtient un coup franc dangereux à la 93e, c’est Pirlo qui s’en charge, comme un symbole. Alex n’est plus le leader de cette Juve qui a vendu son âme à l’ancien stratège du Milan. La Curva Nord en rigole.
Coup de sifflet final : 1-2. L’Inter est seizième, à onze points de la Juve. Mais il faut croire que l’anesthésie du Mou a encore ses effets : quand, comme à son habitude, le légendaire Javier Zanetti vient saluer la Curva à la fin du match, la Curva quitte alors ses héros sous des « Siamo sempre con voi ! Non vi lasceremmo mai ! ». En même temps, il faut les comprendre : comment en vouloir à des légendes comme Zanetti, Cambiasso, Stankovic ou Maicon, les seuls à être venus à bout du grand Barça ? Il faut savoir que l’anesthésie portugaise est puissante : plus de dix-huit mois après le départ du Mou, une étincelle par match de leur talent passé suffit aux supporters intéristes, plus que jamais nostalgiques, mélancoliques et rêveurs, espérant toujours que leurs campioni peuvent battre n’importe qui, même avec un milieu de terrain à 34 ans de moyenne.
Alors que l’on sort du stade, un vieil ultra tente de nuancer la situation du club : « Il ne faut pas tout voir négativement. Notre capitaine est héroïque et nos supporters sont héroïques. Les autres, là-bas dans leur stade anglais de merde à Turin, avec une telle équipe ils auraient arrêté de chanter dès le premier but encaissé. Et leur capitaine ne joue même pas. On peut rentrer chez nous la tête haute. »
Il calcio è colore, tifo e passione….
 Markus 
 

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