Les Oubliés : N. Rocco, Z. Zeman et T. Santana

« Pour s’améliorer, il faut changer. Donc, pour être parfait, il faut avoir changé souvent. »

W. Churchill

S’améliorer, c’est l’objectif de FT. On écoute donc le conseil de notre cher Winston et on change. Cette semaine, pas de vidéos, pas de joueurs. Cette semaine, on rend hommage à trois entraîneurs plus ou moins oubliés qui ont pourtant marqué les esprits. A vous l’honneur de les (re)découvrir : Nereo Rocco, Zdenek Zeman et Telê Santana.

Nereo Rocco (Trieste, 1912- Trieste, 1979)

« Tuto quel che se movi su l’erba déghe, se xe ‘l balon pazienza »

« Tapez sur tout ce qui bouge sur le terrain ; si c’est le ballon, tant mieux »

Froid, pragmatique, rationnel, condescendant, anticonformiste, controversé. Voici seulement quelques-uns des adjectifs utilisés par la presse italienne pour décrire « El Paròn » (dans le dialecte de la ville de Trieste, « le Patron ») Nereo Rocco, coach légendaire du football transalpin et européen. Beaucoup de gens ne sauraient énumérer ses succès, pourtant il est à la base de la période d’or du football milanais des années 60’ (4 Coupes des Champions gagnées par les milanaises) en ayant eu le mérite d’introduire en Italie un système de jeu quasiment imbattable : le catenaccio. En effet, on associe souvent cette tactique ultra-défensive à la Grande Inter d’Helenio Herrera, celle qui triompha en Italie et en Europe. Mais le catenaccio fut introduit en Serie A non pas par les nerazzurri  de l’HH, mais par une petite équipe nommée Triestina, dirigée justement par Nereo Rocco.

Retour dans le passé : on est en 1947. La Triestina  est arrivée dernière du championnat 1946/1947 mais la Fédé italienne, afin de donner une lueur d’espoir aux habitants de la ville de Trieste complètement détruite par la guerre, décide de laisser l’équipe en première division. Le club se résoud donc à faire confiance à un local pour la saison 1947/1948, un jeune natif de Trieste : Nereo Rocco. Et là, l’inimaginable se produit : inspirée par le génie du « Patron », la Triestina se transforme en une des grosses cylindrées de la Serie A. 17 victoires, 15 matchs nuls pour un total de 49 points qui permettent à l’équipe de Trieste d’arriver incroyablement deuxième à égalité avec la Juventus et le Milan, derrière l’intouchable Grande Torino. Un exploit insensé, basé sur la solidité défensive garantie par le catenaccio de Rocco, qui réadapte le « verrou » suisse des années 30’ aux particularités du football transalpin. Le « Patron » est aussi le premier entraîneur à donner sérieusement de l’importance à l’aspect psychologique du jeu. Il comprend qu’un match de football se joue avant tout dans la tête. C’est pour cela qu’il ordonne à ses joueurs d’intimider les adversaires en entrant toujours en derniers sur le terrain et en n’hésitant pas à faire quelques fautes dures en début de match pour donner le ton… Pour faire comprendre qui est le patron. Il utilise les interviews et les conférences de presse pour entrer dans la tête de ses adversaires, déclarant souvent que son équipe est largement inférieure et qu’elle n’a que très peu de chances de gagner. Innovant. En faite, niveau comm’, le Mou n’a rien inventé.

Le catenaccio de Nereo fonctionne à la perfection et de plus en plus d’équipes se convertissent à cette tactique. L’Inter d’Alfredo Foni gagne deux Serie A d’affilée (1952/1953, 1953/1954) en adoptant ce système de jeu, appelé aussi par la Gazzetta dello Sport « difesa e contropiede ». Quelques années plus tard, Helenio Herrera consacrera le catenaccio sur le plan international en dominant le monde du football avec son Inter. Nereo Rocco a donc réussi à rendre populaire une tactique qui marquera la période de domination du football italien à cheval sur les années 60’ et 70’. En effet, en une décennie, les deux milanaises gagnent quatre C1, deux Coupe des Coupes, trois Coupes Intercontinentales alors que la Squadra Azzurra triomphe lors de l’Euro 1968 et arrive en finale du Mondial 1970 (perdu contre le Brésil de Pelé).

Le « Patron » légitimera le statut de légende dont il jouit maintenant lors de son double séjour milanais (1961-1963, 1967-1973) du côté rossonero bien sûr. Deux scudetti, deux C1 et deux C2 le font entrer dans l’Histoire de l’AC Milan. Mais la découverte et la valorisation d’un jeune talent, un certain Gianni Rivera, l’entérinera définitivement comme l’un des plus grands entraîneurs du football transalpin. Encore aujourd’hui, les italiens se rappellent avec affection et nostalgie de ce personnage bizarre, différent, qui a eu le courage d’introduire une tactique jugée lâche par les observateurs de l’époque, mais qui a permis au football de son pays de dominer le monde l’espace d’une décennie.

Zdenek Zeman (Prague, 1947- ), le bohémien

Comment un entraîneur qui n’a gagné qu’un championnat de Serie B et un championnat de Serie C2 lors de sa carrière peut se vanter d’avoir marqué une époque ? Tout simplement par son culot, son entêtement et son football nouveau et ultra-offensif qu’il introduisit dans le pays du culte de la défense .

Un clash de cultures. Voici comment on peut résumer la relation entre Zdenek Zeman, né dans la Tchécoslovaquie communiste de 1947, et son pays d’adoption, l’Italie. Toujours une clope au bec, le « bohémien » a voulu aller contre les dogmes du football translapin : il a réfuté les tactiques défensives, le 4-4-2 d’Arrigo Sacchi, l’idée qu’un 0-0 puisse représenter le « match parfait », la prédominance du résultat aux dépens du jeu et des prestations… Lui se foutait des règles de l’époque et a tout fait à sa manière, introduisant une pointe de folie dans un football emprisonné dans ses maximes intouchables.

Il arrive au pays de la botte grâce à son oncle Čestmír Vycpálek, ex-entraîneur de la Juventus, qui l’accueille à Palerme et lui transmet sa passion pour le football. Privilégié par le statut de son oncle, Zdenek enchaîne les expériences sur le banc de petites équipes régionales (Licata, les jeunes du Palermo…) mais se révèle au grand public en 1989 à la tête du Foggia. Zeman transforme l’équipe des Pouilles en un show magique : il adopte un 4-3-3 révolutionnaire pour le foot italien, une ligne défensive très haute et une grosse utilisation des joueurs de côtés ; une tactique complètement dingue vouée à cent pour cent à l’attaque, ignorant complètement les concepts d’ « équilibre » ou de « couverture ». L’important n’est pas d’éviter de prendre des buts, mais d’en mettre des tonnes. Et c’est exactement ce qui se passe, le Foggia remporte la Serie B en marquant quasiment 70 buts et en enchaînant les prestations spectaculaires. La presse italienne, impressionnée par ce nouveau phénomène, qualifie l’équipe de Zdenek comme le « Foggia dei Miracoli ».

Le sommet de sa carrière sera dans la Ville Eternelle. En 1994, il signe à la Lazio de l’ambitieux Président Cragnotti et exporte à Rome sa philosophie. Il obtient une deuxième et troisième place avant de se faire licencier en janvier 1997, mais surtout il divertit la plèbe romaine avec son jeu spectaculaire : sa Lazio a une moyenne supérieure aux 2 buts par matchs et termine deux fois meilleure attaque du tournoi. Puis, en juillet 1997, coup de tonnerre, Zdenek signe pour l’autre club de la ville, l’AS Roma. Contexte différent mais même scénario, les joueurs de la Louve terminent deux fois de suite meilleure attaque pour deux placements plus qu’honorables, une 4ème et une 5ème place. Zeman contribue aussi à l’explosion du futur capitano Francesco Totti, en le désignant comme la pièce maîtresse de son dispositif.

Le problème avec le coach tchèque est qu’on s’amuse beaucoup mais on ne gagne pas grand-chose. Comme un symbole, Franco Sensi le licencie en 1999 pour faire arriver un coach qui est l’opposé total de Zeman : Fabio Capello, qui logiquement sera critiqué à maintes reprises pour son jeu chiant et prévisible mais qui finalement ramènera le Scudetto à Rome en 2001…

Enfin, Zeman  a aussi eu le courage de remettre en question les hiérarchies du football italien de l’époque. Il a déclaré plusieurs fois qu’il était convaincu que certains joueurs de la Juventus se dopaient (allant même jusqu’à dire que « Le football doit sortir des pharmacies ») et a remis en question des figures emblématiques et autoritaires telles Marcello Lippi et… Luciano Moggi. Il est allé contre le système, insinuant même que certains matchs étaient vendus. Bien vu, Zdenek. Et c’est comme ça qu’on veut le rappeler. Avec un style totalement différent, il a les mêmes qualités qui ont rendu immortel Nereo Rocco : anticonformiste, rebelle, innovateur. Un caractère fort qui a sans doute marqué les mémoires.

Telê Santana (Itabirito 1931-, Belo Horizonte 2006)

Telê est souvent associé à l’image d’un coach ayant donné un jeu spectaculaire à ses équipes sans pourtant gagner grand-chose. Cette affirmation est sans doute vraie au niveau international (Brésil 1982 et 1986) mais est carrément fausse en ce qui concerne sa carrière d’entraîneur de clubs. Santana est l’un des entraîneurs Sud-américains ayant remporté le plus de trophées (19 !), et pas toujours avec la manière…

Son palmarès est donc impressionnant, pourtant, on se rappelle de lui plus pour ses non-victoires lors des Coupes du Monde 1982 et 1986 que pour ses triomphes … Normal, rien ne remplace la visibilité d’un Mondial. Surtout, rien n’est comparable à la qualité qu’exprimait son Brésil. Une maitrise complète et totale du ballon, grâce à des joueurs exceptionnels (Falcao, Zico, Socrates…) et à la tactique ultra-offensive mise en place par Santana. Pelé, lui-même, définit l’équipe de 1982 comme le Brésil plus fort de tous les temps. Un Brésil qui est entré dans le cœur des supporter carioca qui adorait sa mentalité « tout ou rien »et  ambitieuse inculquée par Telê. Son envie de conserver et de jouer le ballon à tout prix, sans jamais faire de calculs, sans jamais s’arrêter et penser. Le football en son état le plus populaire, sans rigidité tactique et strictes schémas de jeu. Tout simplement, une équipe qui jouait au football et qui incarnait l’idéal brésilien du « bon football ». Encore aujourd’hui, selon un récent sondage du O Globo , le Brésil de Santana reste le plus aimé de l’histoire du foot carioca, bien plus que celles gagnantes de Parreira ou de Scolari. Telê a juste eu la malchance de tomber sur un Paolo Rossi en état de grâce lors du Mondial 1982 (Italie-Brésil 3-2, triplé de Rossi) et sur la France du « carré magique » quatre ans plus tard au Mexique. Mais bon, ce n’est pas plus mal, mystérieusement cette sensation d’inachevé rend encore plus mystique son équipe. Presque comme si elle n’avait pas besoin de remporter quelque chose pour entrer dans l’Histoire. Presque comme si elle snobait la victoire, le résultat.

Ceci dit, Santana, contrairement à Zeman, a réussi à gagner et beaucoup. C’était un nomade, un voyageur, qui ne s’est jamais arrêté dans un club pour plus de 5 saisons. Il peut se vanter d’avoir entraîné pratiquement tous les plus grands clubs brésiliens : de Fluminense jusqu’au Sao Paolo, en passant par l’Atletico Mineiro, le Palmeiras, le Gremio de Porto Alegre et le Flamengo. Son plus grand succès est d’avoir remporté deux Copas Libertadores avec Sao Paolo en 1992 et 1993. Pourtant, les deux fois son équipe gagne sans enthousiasmer, notamment en 1992, lorsque « El Tricolor » ramène le trophée à la maison aux pénos après n’avoir marqué qu’un seul but lors de la double confrontation en finale contre le Newell’s Old Boys. Quand on dit l’ironie…

 Ruggero

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